© Alexandra Bertels
RADAR

« La technologie est intimement liée à l’émotion »

Alex Verhaest est l’une des six artistes féminines sélectionnées pour TENDENCIES. Elle nous parle de l’œuvre A la folie.

Au cœur de l’installation A la folie se trouve un triptyque vidéo. Les personnages féminins typiques d’Alex Verhaest – entre les madones des Primitifs flamands et les extraterrestres des récits de science-fiction – sont assis dans l’obscurité, derrière des volets à moitié baissés, dans un salon vide ou sur le sol d’une salle de bain.

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Une voix de femme s’adresse à son bien-aimé, disparu. Si l’on écoute suffisamment longtemps la vidéo, on découvre différentes versions de son histoire. Parfois plus détaillées et perverses. Pour terminer par une version dans laquelle l’homme se change en crabe bleu qui est mis en morceaux par la femme.  

Tu m’aimes…
un peu
beaucoup
à la folie
pas du tout


Alex Verhaest : « Les comptines pour enfant sont souvent bizarres et perverses. Et étranges, très étranges, tout comme l’amour. À l’époque, j’ai relu La Métamorphose de Kafka. Et j’ai lu des histoires de jeunes qui partaient en Syrie. Un récit en particulier m’a frappée, à propos d’une jeune fille qui était partie. “Après un moment, elle parlait une langue que nous ne comprenions plus”, racontaient ses parents. Soudain, j’ai réalisé que c’était la métamorphose que pointait Kafka. Des gens qui oublient leur langue commune. C’est toujours autour de cet axe que tournent mes œuvres : la langue et la communication. »

« C’est comme quand on se dispute avec son amoureux. On oublie souvent quelles en étaient les raisons, autour ce qui était mis en cause ou qui avait raison. Ce qui reste, c’est le sentiment de perte, d’échec de la communication. Le couple dans cette œuvre est une sorte de microcosme qui permet d’aborder les difficultés de communication à tous les niveaux. »

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La femme, nous la voyons dans le triptyque, et l’homme se trouve un peu plus loin. Il y a deux versions de sa tête, réalisées avec une imprimante 3D, et toutes les deux avec un trou, comme s’il s’était fait dévorer. « Les hommes sont des forteresses émotionnelles. D’après le stéréotype sexiste, les hommes ne parlent pas de leur chagrin et le répriment. Cela les dévore de l’intérieur. »

La première chose que voient les visiteurs, c’est un smartphone, avec une discussion dans des bulles bleues. Le voice over du triptyque est aussi rempli de bleu. Le blues du chagrin d’amour.  L’heure bleue. La robe de chambre bleue d’un amant absent. Le papier peint bleu d’une chambre froide qui sent encore le sexe.

« L’amour, c’est... pouvoir dire “bleu” à quelqu’un et qu’il sache précisément de quel bleu vous voulez parler. The perfect blue. La communication l’emporte sur la langue. »

© Alexandra Bertels
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TENDENCIES sélectionne des artistes qui réalisent un travail de pionnier dans le domaine des nouvelles technologies, qui les utilisent de manière créative, mais qui osent aussi les remettre en question.

« Je suis très intéressée par le travail que les nouvelles technologies rendent aujourd’hui possible. Je pense aussi que notre génération a le devoir de réintroduire une part d’émotionnel dans ces technologies. Autrement, nous vivrons dans un monde froid. Pour moi, la technologie est intimement liée aux émotions. Mon téléphone en sait plus sur moi que ma mère. C’est un appareil émotionnel. »

« La recherche et l’innovation technologiques occupent toujours une place importante dans le projet. Par ailleurs, la technologie est pour moi simplement ce que la peinture et les pinceaux sont au peintre – mais un peintre qui veut créer de nouvelles couleurs. L’art et la science se sont toujours rencontrés, les artistes ont toujours encouragé le développement des nouvelles technologies. J’adore travailler dans ce domaine. Et sur le plan créatif, il y a encore tellement à faire. C’est vraiment passionnant. »

http://www.alexverhaest.com/