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Le centenaire de la Finlande en musique !

Le 27 septembre, Esa-Pekka Salonen célèbre à la tête de son Philharmonia Orchestra le centenaire de la Finlande. 

Une nation membre de l’Union européenne depuis 1995, très inspirée en matière de démocratie, d’art et de philosophie. Lorsque l’on évoque la Finlande, on ne peut s’empêcher de penser spontanément à ses immenses et magnifiques étendues naturelles, à ses majestueux paysages lacustres qui ont si bien été suggérés par Jean Sibelius dans Finlandia. À cette taïga foisonnante où la forêt semble embrasser des lacs oniriques et fait rayonner un lyrisme puissant et enchanteur. Pourtant, la Finlande est porteuse d’une richesse civilisationnelle particulièrement éblouissante qui tient d’abord à sa situation tout à fait singulière.

Bordée par la Suède et la Russie, elle a en effet fréquemment été l’objet des convoitises de ses deux voisins alternativement tutélaires et servi de champ de bataille à ces deux puissances rivales qui cultivaient leur opposition sur le territoire de la Finlande actuelle. Passée sous domination suédoise dès le Moyen Âge, elle sera ensuite, comme le stipule le Traité de Fredrikshamn, annexée au XIXe siècle par la Russie, qui lui confère le statut de Grand-Duché autonome. C’est durant cette période d’intégration à l’Empire tsariste que prend naissance, en Finlande comme dans le reste de l’Europe, le mouvement d’éveil national. Le Kalevala, véritable compendium des poésies populaires finnoises jusqu’alors transmises oralement, devient, sous la plume d’Elias Lönnrot, le symbole de l’épopée finlandaise. Et la musique joue un rôle déterminant dans ce « roman national », comme on le qualifierait aujourd’hui, puisqu’il structure l’unification de différents chants traditionnels et le barde Väinämöinen en est le personnage central. L’œuvre aura une répercussion très importante dans la consolidation de l’identité finlandaise, qui influencera des figures majeures comme Jean Sibelius, tout comme l’œuvre de Johan Ludvig Runeberg, le « poète national finlandais ». La politique de russification menée au tournant du XXe siècle par le tsar n’aura pour effet que d’intensifier et de solidifier le sentiment identitaire finlandais, exalté notamment par les peintres Akseli Gallen-Kallela et Pekka Halonen, ou l’écrivain Eino Leino et son frère Kasimir.

Akseli Gallen-Kallela, La mère de Lemminkäinen (1893), l’un des héros principaux du Kalevala. Domaine public
Akseli Gallen-Kallela, La mère de Lemminkäinen (1893), l’un des héros principaux du Kalevala. Domaine public

À la faveur des bouleversements qui agitent l’Europe à la fin de la Première Guerre mondiale ainsi que l’encombrant voisin russe, en proie aux tumultes de la Révolution bolchévique, la Finlande proclame son indépendance le 6 décembre 1917. Sa culture se greffe sur l’une des rares langues continentales qui ne soient pas d’origine indo-européenne, une caractéristique linguistique que partagent les peuples finno-ougriens (les Finnois, les Estoniens, les Hongrois…).

Le Sénat a proclamé l’indépendance de la Finlande le 4 décembre 1917. La déclaration  fut ratifiée par le Parlement le 6, qui devint le jour officiel commémorant l’indépendance du pays. Eric Sundström, image officielle, domaine public.
Le Sénat a proclamé l’indépendance de la Finlande le 4 décembre 1917. La déclaration fut ratifiée par le Parlement le 6, qui devint le jour officiel commémorant l’indépendance du pays. Eric Sundström, image officielle, domaine public.

Peut-être peut-on attribuer la création du remarquable modèle démocratique de la Finlande à l’emprise qu’ont longtemps cherché à exercer sur elle les grands empires tout proches. Car c’est d’une véritable passion précoce pour la liberté et l’État de droit, trop souvent ignorée au profit des modèles français, anglais ou suisse, qui anime le peuple finlandais. Sait-on par exemple que la Finlande fut le premier pays d’Europe à adopter le suffrage réellement universel – c’est-à-dire incluant les femmes, cette autre moitié de l’Humanité –, soit vingt ans avant la Grande-Bretagne (1928) et une quarantaine d’années environ avant la France (1944) et la Belgique (1948) ! Et les élections législatives de 1907, organisées grâce au statut d’autonomie dont bénéficie la Finlande dans l’Empire russe, sont les premières du monde non seulement à permettre aux femmes de voter sans être l’objet de discriminations sexuelle, ethnique ou sociale, mais aussi à porter au Parlement des femmes députées. La Finlande en a conservé jusqu’à aujourd’hui une modernité pionnière de la culture participative puisque chaque citoyen peut déposer une proposition de loi au Parlement, qui est tenu de l’examiner si elle recueille le soutien de 50.000 Finlandais. De plus, des plateformes virtuelles permettent d’organiser des débats entre citoyens et de les aider à formuler des propositions de loi, de sorte que les textes soumis aux parlementaires soient conformes à la législation en vigueur et compatibles avec elle.

La loi autorisant en Finlande le mariage pour tous a pu être réexaminée par les députés grâce à une initiative populaire contraignant légalement l'Eduskunta (Parlement monocaméral finlandais) à l’inscrire à son agenda. Russian Ambassy in Helsinki (2013), Murrur, Creative Commons
La loi autorisant en Finlande le mariage pour tous a pu être réexaminée par les députés grâce à une initiative populaire contraignant légalement l'Eduskunta (Parlement monocaméral finlandais) à l’inscrire à son agenda. Russian Ambassy in Helsinki (2013), Murrur, Creative Commons

La matrice finlandaise n’a pas produit que des structures démocratiques d’avant-garde, elle a montré son inventivité et son génie national dans d’autres domaines comme la logique épistémique, dont Jaakko Hintikka fut l’un des plus éminents représentants, ou la musique. Et c’est précisément à travers elle que l’un de ses compositeurs contemporains et chefs d’orchestre les plus respectés, Esa-Pekka Salonen, entend rendre hommage à son pays. Pour ce faire, il propose bien évidemment un programme comportant deux œuvres de Sibelius, qui est à la musique finlandaise ce que Bernstein a été à l’école américaine : le père d’une synthèse musicale inédite à travers une cohérence nouvelle, qui deviendra l’un des symboles totémiques, l’un des marqueurs majeurs de l’identité nationale finlandaise. Sibelius, mieux que personne, a su ramener l’expression musicale à son essence minimale et dépouillée, aux antipodes des grandes démonstrations et des floraisons symphoniques du postromantisme mahlérien, cherchant à évoquer par ce retour à la musique organique la nature finlandaise, ses paysages, ses atmosphères et son esprit. Restant largement sur le territoire de la tonalité, il fut également ouvert aux apports musicaux de grands compositeurs de son temps, comme Debussy ou Schönberg.

Photograph of the Finnish composer Jean Sibelius in colour, 1938, Georg von Wendt, Public Domain
Photograph of the Finnish composer Jean Sibelius in colour, 1938, Georg von Wendt, Public Domain

Pour restituer la beauté singulière des 6e et 7e Symphonies de Sibelius – les deux dernières symphonies qu’il ait intégralement composées –, le chef finlandais dirigera le prestigieux Philharmonia Orchestra - dont il est le chef principal et le conseiller musical - fondé par le légendaire Walter Legge. Au programme de la soirée figurent également deux œuvres contemporaines de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho et de son homologue islandais Daniel Bjarnason, dont le Concerto pour violon sera interprété pour la première fois en Belgique, avec pour soliste Pekka Kuusisto, issu d’une illustre famille de musiciens finlandais.