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Polanski, une histoire vraie

Le 30 octobre, ne manquez pas D'après une histoire vraie, le dernier film de Roman Polanski, en première belge.

Un suspense haletant, remarquablement interprété par Emmanuelle Seigner et Eva Green, qui a été présenté hors compétition à l’occasion du dernier Festival de Cannes.

Emmanuelle Seigner et Eva Green dans D'après une histoire vraie © 2017 WY Productions, R P Productions, Mars Films, France 2 Cinema, Monolith Films, All Rights Reserved
Emmanuelle Seigner et Eva Green dans D'après une histoire vraie © 2017 WY Productions, R P Productions, Mars Films, France 2 Cinema, Monolith Films, All Rights Reserved

Roman Polanski est sans nul doute l’un des génies du 7e art. Il n’a réalisé que des chefs-d’œuvre ou presque. Les titres de ses films nous accompagnent et nous semblent familiers, tant ils font partie de nos existences et de notre culture cinématographique. Voilà en effet 55 ans que le réalisateur franco-polonais nous stupéfie, film après film, portant témoignage à travers eux de sa vision du monde, utilisant un langage très esthétisé, à l’érotisme souvent tourmenté. Visionnées en salle, découvertes à la télévision, revues sur DVD ou en streaming, ses œuvres ont quelque chose d’hypnotique, décrivant un univers fermé sur lui-même, en partie opaque, dont il nous invite à rompre l’isolement en nous prenant à parti d’une narration au rythme soutenu. Comme une transgression.

Image mythique de Sharon Tate et Roman Polanski dans Le bal des vampires
Image mythique de Sharon Tate et Roman Polanski dans Le bal des vampires

Inclassable, Polanski a touché avec bonheur à tous les genres : la comédie burlesque (Le bal des vampires) ou dramatique (Carnage), le drame psychologique (Répulsion ou Le locataire), le huis-clos (Cul-de-sac ou La jeune fille et la mort), le fantastique (Rosemary’s Baby ou La neuvième porte), le thriller (Le Couteau dans l'eau ou Chinatown), le drame historique (Tess ou Le Pianiste), l’aventure (Pirates) et même l’intime, avec un traitement qui le rapproche étrangement de Doillon ou Żuławski (Lunes de fiel et La Vénus à la fourrure).

Jack Nicholson dans Chinatown
Jack Nicholson dans Chinatown

Pourtant, lorsqu’on connaît son cinéma, on sait à quel point cette catégorisation est surfaite en ce sens que la « griffe » du maître, c’est peut-être et avant tout de réussir à mêler les styles, à brouiller les pistes, à trouver des dénominateurs communs à toutes ces formes d’expression. Le talent de Polanski se caractérise également par une exceptionnelle faculté d’observation des mœurs et de leurs travers, par cette capacité à pénétrer la psyché et à en explorer les moindres recoins pour marginaliser le banal ou, au contraire, pour banaliser la marge. Polanski, c’est un cinéma cash et entier, comme lui. C’est une atmosphère souvent sulfureuse qui se referme petit à petit sur les personnages, les prenant au piège de leurs outrances, les pourchassant jusque dans leurs retranchements les plus insoupçonnés et  les poursuivant jusqu’à donner en pâture aux spectateurs leur muette nudité, dans le dénuement de leur fébrile indigence psychologique. Une plongée au cœur de la psychiatrisation des personnages, à la subjectivité souvent grossie pour mieux mettre en lumière leur part d’ombre. Le tout avec une impitoyable lucidité, qui ne laisse rien passer, ni du secret qui ne se livre pas tout à fait, ni de l’énigme qui ne se dénoue pas complètement, s’achevant dans un ultime questionnement nécessairement aporétique. Nécessairement, car les ressorts de l’âme humaine réservent toujours chez Polanski une part d’imprévisibilité, d’impossibilité et d’interrogation qui ne trouve pas réponse. C’est probablement dans cette épaisseur, cette densité, cette puissance de la « pâte humaine » qu’il faut rechercher le point d’ancrage de son cinéma.

Harrison Ford et Emmanuelle Seigner (dont c’est la première apparition dans un film de Roman Polanski) dans Frantic
Harrison Ford et Emmanuelle Seigner (dont c’est la première apparition dans un film de Roman Polanski) dans Frantic

Pour exprimer ce voyage dans les profondeurs de l’âme, il a fait appel aux comédiens les plus doués de leurs générations : Sharon Tate, Donald Pleasence, Françoise Dorléac, Catherine Deneuve, Jack Nicholson, Faye Dunaway, Isabelle Adjani, Nastassja Kinski, Walter Matthau, Harrison Ford, Peter Coyote, Sigourney Weaver, Ben Kingsley, Johnny Depp, Jodie Foster, Kate Winslet, Mathieu Amalric ou Eva Green, pour n’en citer que quelques-uns. Sans oublier, bien évidemment, Emmanuelle Seigner, qui partage la vie de Roman Polanski depuis plus de trente ans et qui depuis Frantic apparait régulièrement dans les films de son époux. Ce dernier la filme avec une telle passion, avec une photo d’une telle beauté que les traits et la présence de la petite-fille de Louis Seigner sont aujourd’hui devenus presque inséparables de l’esthétique de Polanski. 

C’est précisément Emmanuelle Seigner que l’on retrouve dans le rôle principal du nouveau film du réalisateur, D'après une histoire vraie. Présentée hors-compétition lors du dernier Festival de Cannes, cette adaptation du roman éponyme de Delphine de Vigan, qui obtint le Prix Renaudot en 2015, raconte l’histoire d’une femme écrivain déchirée par le succès de son dernier roman consacré à sa mère. Ayant relaté des histoires de famille, elle a  reçu des lettres anonymes réprobatrices qui la déstabilisent. Choquée par la tournure que prennent ainsi les événements, elle fait la connaissance d’une jeune femme (Eva Green) qui semble la comprendre et l’apaiser du poids de la culpabilité qu’elle ressent. Mais l’inconnue s’immisce progressivement dans la vie de l’auteure et tente de prendre l’ascendant sur elle.

Remarquablement interprété par un duo d’actrices qui fonctionne particulièrement bien, ce thriller psychologique illustre des thématiques chères à Roman Polanski telles que la violation de l’intimité, les limites de l’identité, le pouvoir qu’un individu cherche à exercer sur un autre, la séduction, la rugosité du psychisme qui se cache derrière des apparences lisses et trop évidentes… Autant d’entrelacs que tente de démêler le réalisateur à l’aide d’une caméra incisive, à la précision chirurgicale.

Une fois encore, Polanski frappe fort. Et juste. Ayant recours à cette tension dramatique et ce regard aiguisé que l’on retrouve tout au long de sa filmographie et qui lui ont valu les plus belles récompenses du cinéma : Oscar, César, Goya, BAFTA Awards, European Film Awards, Palme d’or du Festival de Cannes, Lion d’or d’honneur de la Mostra de Venise, Ours d’or de la Berlinale ou Golden Globes ont émaillé son parcours, sans compter les innombrables nominations, du Couteau dans l’eau (1962) à La Vénus à la fourrure (2013). C’est donc un Polanski de la plus pure tradition que BOZAR vous a réservé en première belge. Une intrigue solidement nouée entre les personnages, animés d’une pulsion de survie qui paradoxalement les consume. Car, comme toujours chez Polanski, survivre, ce n’est pas vivre. Bien au contraire !