Le gigantesque tableau Beethoven du peintre italien Lionello Balestrieri ne se concentre pas sur les musiciens, mais sur l’impact de la Sonate à Kreutzer sur le public.
RADAR

Kreutzer m'a tuer

Le 20 décembre, venez écouter la Sonate à Kreutzer de Beethoven, une œuvre qui a servi de bande originale à ce qui demeure probablement comme l’adultère le plus célèbre de la littérature mondiale.

La Sonate à Kreutzer est la neuvième sonate pour piano et violon de Beethoven et de loin la plus longue (elle dure près de 40 minutes) et la plus difficile (surtout la partie de violon). De plus, les critiques n’ont pas compris grand-chose à l’approche trop ambitieuse de la forme sonate dont fit preuve le compositeur dans cette page contemporaine de sa Troisième Symphonie « Héroïque ». Selon eux, Beethoven avait poussé le souci d'originalité jusqu'au grotesque, et partant, se montrait adepte d’un « terrorisme artistique ». Aujourd’hui, cette sonate est considérée comme l’un des grands chefs-d’œuvre de la musique de chambre, enveloppé d’un mysticisme qui fascine le monde depuis déjà deux siècles.

À gauche Rodolphe Kreutzeret à droite George Bridgetower.
À gauche Rodolphe Kreutzeret à droite George Bridgetower.

Le français Rodolphe Kreutzer, violoniste le plus célèbre de son époque, avait lui aussi une piètre opinion de l’œuvre qui lui avait été dédiée. Il la qualifiait d’« inintelligible » et refusait donc de la jouer. Peut-être était-il un peu vexé de n’avoir été que le deuxième choix du compositeur ! Beethoven avait en effet d’abord dédié l’œuvre à George Bridgetower, un violoniste d’origine afro-européenne. Initialement, il était indiqué « Sonata mulattica composta per il mulatto Brischdauer, gran pazzo e compositore mulattico » sur la partition de la « sonate au mulâtre ». Mais, comme souvent chez Beethoven, son amitié avec le musicien s’acheva sur une dispute. Bridgewater avait formulé des remarques peu flatteuses à l’égard d’une femme qui s’était révélée être une amie de Beethoven. Les mots et les esprits déliés sous l’effet de l’alcool, les deux hommes se livrèrent à une virulente joute verbale. Furieux, Beethoven remplaça George Bridgetower par Kreutzer.

Tolstoï avec la pianiste Wanda Landowska en 1907
Tolstoï avec la pianiste Wanda Landowska en 1907

La nouvelle éponyme de Léon Tolstoï, publiée en 1889, a achevé de faire de la sonate à Kreutzer l’une des œuvres les plus connues de Beethoven. Une femme prise au piège dans un mariage sans amour joue la sonate avec son professeur de violon. Elle l’interprète avec tellement de ferveur et de sensibilité que son mari est convaincu qu’ils entretiennent une liaison. Quand il rentre chez lui à l’improviste après un voyage d’affaires et les trouve ensemble après minuit, il poignarde sa femme. Comme Tolstoï raconte l’histoire du point de vue du mari aveuglé par la jalousie, il n’est pas possible pour le lecteur de savoir si la liaison est réelle ou si elle est le fruit de son imagination.

La version passionnée de la Sonate à Kreutzer (1901) du peintre français René-Xavier Prinet
La version passionnée de la Sonate à Kreutzer (1901) du peintre français René-Xavier Prinet

Censurée en Russie et États-Unis, entre autres, la Sonate à Kreutzer de Tolstoï inspira bon nombre de pièces de théâtre, adaptations cinématographiques et autres œuvres d’art. En 1923, Leoš Janáček a baptisé son tout premier quatuor à cordes Sonate à Kreutzer, en référence à l’histoire de Tolstoï. Fervent défenseur des droits des femmes, Janáček considérait la nouvelle comme une dénonciation de l’oppression de la femme dans une société dominée par les hommes, et faite pour ceux-ci. Entre-temps, des adaptations théâtrales avaient déjà été réalisées en yiddish (1902) et en anglais (1906), et, en Russie, l’œuvre avait déjà été portée au grand écran (1911).

Le réalisateur Éric Rohmer s’est aussi inspiré de la nouvelle de Tolstoï et de la musique de Beethoven pour le court métrage La sonate à Kreutzer (1956)
Le réalisateur Éric Rohmer s’est aussi inspiré de la nouvelle de Tolstoï et de la musique de Beethoven pour le court métrage La sonate à Kreutzer (1956)

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