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Les fers de lance de la nouvelle scène belge de l'improvisation

En 2017, Fred Van Hove fête ses 80 ans. L’éminence grise du free jazz belge invite le pianiste et organiste Seppe Gebruers et le saxophoniste Joachim Badenhorst à ouvrir son concert.

Une soirée pleine d’improvisations libres, de sonorités rudes et de tournures inattendues.

Gebruers & Badenhorst © Geert Vandepoele - Dries Segers
Gebruers & Badenhorst © Geert Vandepoele - Dries Segers

Joachim Badenhorst et Seppe Gebruers, le public aura la chance de vous découvrir en duo le 13 décembre en première partie de Fred Van Hove. Comment avez-vous été approchés ?
Seppe Gebruers :
C’est l’agence Sound in Motion (co-organisatrice du concert aux côtés de BOZAR) qui m’a contacté, car je suis organiste et que le projet impliquait que le nouvel orgue du Palais des Beaux-Arts soit joué. Avec Joachim, nous avons récemment joué en duo dans une église des Ardennes flamandes qui abrite un orgue Renaissance. Après cette expérience très positive, je me suis dit qu’il serait intéressant de nous retrouver sur scène.

Mais dans un tout autre contexte...
Seppe :
En effet. Dans l’église, je jouais depuis la tribune et Joachim se trouvait au pied de l’autel ; tandis qu’au Palais des Beaux-Arts, nous serons tous les deux sur scène, et je pourrai me tenir plus éloigné des tuyaux grâce à la console électronique. De plus, dans l’église, je jouais sur un instrument dont la sonorité et l’intonation diffèrent sensiblement d’un orgue moderne tel que celui du Palais. J’ai eu l’occasion de jouer sur l’un des orgues de l’Orgelpark d’Amsterdam qui se rapproche de celui-ci en termes de sonorités : les sons de flûtes sonnent comme de vrai flûtes, etc. Tout sonne avec une plus grande clarté. Mais je n’ai pas encore eu l’occasion de jouer sur un orgue pourvu d’autant de registres et offrant autant possibilités. Quoi qu’il en soit, je n’aurai sans doute pas le temps de toutes les explorer !

Quels sentiments éprouvez-vous à l’idée d’ouvrir cette soirée festive ?
Joachim Badenhorst :
C’est un grand honneur pour nous bien évidemment. Fred Van Hove est un grand homme et une figure majeure de la musique d’improvisation en Belgique.
Seppe : Tout à fait, et je dirais même : en Europe. Un ami m’a d’ailleurs dit qu’en Suède, dans ses cours d’histoire du jazz, Fred Van Hove figure aux côtés des grands musiciens du free jazz. En Belgique, on a parfois tendance à être trop modeste par rapport à nos artistes.
Joachim : C’est vrai, Fred a propulsé la Belgique sur le devant de la scène internationale. Il a participé à la création d’une scène de l’improvisation aux côtés d’artistes allemands, néerlandais et anglais.

Peut-on parler d’une « école belge » de l’improvisation ?Joachim : La Belgique est très active dans ce domaine, et ce depuis plusieurs générations. Il y a d’abord la génération de Fred, puis la suivante et enfin, une nouvelle génération de jeunes musiciens établis à Gand et Bruxelles, qui aiment expérimenter et créer de nouveaux types de projets.

Qu’est-ce qui vous fascine chez Fred Van Hove ?
Seppe :
Le son qu’il parvient à produire au piano. Son jeu peut être très doux et son phrasé romantique, tout en incluant des sonorités âpres. Mais plus largement, c’est l’esprit de Fred et son engagement qui nous inspirent : son implication dans le WIM (Werkgroep Improviserende Musici, N.D.L.R.), ses collaborations avec des musiciens amateurs et avec des fanfares dédiées à l’improvisation... Il a tout fait pour atteindre son but, et il y est parvenu.

Fred Van Hove © Geert Vandepoele
Fred Van Hove © Geert Vandepoele

Avez-vous déjà collaboré avec lui ?
Joachim :
Je me suis produit une fois à ses côtés, à La Resistenza à Gand. C’était en trio avec le saxophoniste Mikko Innanen. J’en garde un très bon souvenir.

Y a-t-il un enregistrement de Fred Van Hove qui vous marque particulièrement ?
Seppe :
J’ai beaucoup écouté le trio qu’il formait avec Peter Brötzmann et Han Bennink : deux personnalités très fortes, quelque peu dominantes, et au jeu tonitruant. J’adore la place que Fred y occupait : il parvenait à créer un lien entre ses deux partenaires.

Brötzmann / van Hove / Bennink - The End (1974/02/04) (Part 2/2)

Quand avez-vous découvert sa musique ?
Seppe :
En ce qui me concerne, c’était lors d’un concert qui avait lieu à Gand ou à Anvers... Je devais avoir environ douze ans. Je pense que Fred jouait en solo. Je me souviens avoir été impressionné par la sonorité voilée de son jeu.  
Joachim : J’ai entendu Fred pour la première fois au Bourla à Anvers. Il jouait avec un grand ensemble. Je devais avoir 10 ans et je ne connaissais presque rien de l’improvisation. J’ai été frappé par l’énergie qui se dégageait de la scène.

Cette première expérience remonte donc à l’enfance.
Seppe :
Oui. Je pense que si l’on jouit aujourd’hui d’une scène aussi riche, c’est dû au fait que la musique improvisée est devenue plus accessible à notre époque. On a pu apprendre le jazz à l’académie de musique, où des instruments étaient mis à disposition des élèves. Dans le cadre des cours, on avait également la chance d’aller au concert pour découvrir la musique en live.

Cela a-t-il influencé les musiciens que vous êtes aujourd’hui ?
Joachim :
Tout ce que nous découvrons durant notre jeunesse nous nourrit. En l’occurrence, cette expérience m’a montré toute l’ouverture qu’il était possible d’avoir en musique.

Fred Van Hove at BOZAR © Koen Vandenhoudt
Fred Van Hove at BOZAR © Koen Vandenhoudt

Que recherchez-vous dans votre pratique musicale ?
Joachim :
Je veux offrir quelque chose de sincère. Ce que j’aime dans la musique, c’est la spontanéité : lorsqu’un événement naît d’un moment précis. Voilà pourquoi je pratique l’improvisation ; mais je n’ai rien contre la composition, tant que celle-ci traduit un sentiment, une émotion personnelle.
Seppe : De même pour moi. S’il m’arrive de travailler des pièces complexes car je trouve cela intéressant, je n’aime pas beaucoup compliquer les choses lorsque je joue.

Quels sont les éléments qui peuvent influencer un musicien lorsqu’il improvise ?
Joachim :
La salle, l’acoustique, le partenaire musical, l’instrument – dans ce cas-ci, la présence de l’orgue promet une atmosphère très spéciale... Mais le public, son énergie et l’interaction qui se crée entre lui et le musicien sont tout aussi importants.

Existe-t-il une structure dans ce type d’improvisation ?Seppe : Il y a toujours une structure. Celle-ci apparaît dès lors qu’un premier son est produit et qu’un deuxième lui succède. Mais il nous arrive aussi d’utiliser des structures très claires, comme par exemple la forme lied (ABA).
Joachim : Dans le cas d’un duo, la structure est créée conjointement par les deux musiciens. On peut même parler de composition instantanée. Il faut être très ouvert aux événements qui surgissent au moment même...
Seppe : Tout dépend aussi des musiciens. Certains ont une très bonne mémoire et s’amusent à rappeler des thèmes, des motifs précédemment joués.

Joachim : Mais lors de notre concert à BOZAR, nous jouerons également quelques compositions de Seppe...
Seppe : Ce sont des morceaux inspirés de la musique de la Renaissance, notamment celle de Guillaume de Machaut et de Carlo Gesualdo. Cette inspiration vient du fait que, par le passé, j’ai beaucoup joué et écouté cette musique, bien que je m’en sois écarté. Mais je constate que cette influence refait parfois surface.

À quoi le public peut-il donc s’attendre ?
Joachim:
À nous de le découvrir...

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