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Par Yve-Alain Bois qui occupe la chaire d’histoire de l’art de la School of Historical Studies à l’Institute for Advanced Study de Princeton, (USA).

Dans une photographie bien connue datant de 1931, on voit Matisse en train d’esquisser la première version (inachevée) de La Danse de 1931-33 au moyen d’un fusain attaché au bout d’une longue canne de bambou. Cette pratique inhabituelle est directement liée à la découverte par Matisse, au moment où il peignait son Bonheur de vivre, en 1906, qu’il lui était impossible de mettre au carreau un petit dessin et de l’agrandir sur un carton avant de le reporter à cette nouvelle échelle sur la surface à peindre: dès ses « Notes d’un peintre » de 1908, il insiste sur le fait que la qualité d’une couleur dépendant de la quantité de surface qu’elle recouvre, tout agrandissement contredirait à son esthétique et qu’il ne pouvait en aucun cas recourir à la mise au carreau qui avait été essentiel aux peintres depuis la Renaissance, notamment pour la fresque. La canne de bambou fait de nouveau son apparition dans l’atelier de Matisse à la fin des années 1940, alors qu’il travaille aux muraux de la Chapelle du Rosaire à Vence, son âge avancé soulignant d’autant plus le caractère acrobatique de cette pratique et le contrôle remarquable qu’il avait de cet instrument particulièrement difficile à manier. Mais alors que l’usage de la canne va de soi pour ce qui concerne les deux autres muraux de Vence (Saint Dominique et Vierge à l ‘enfant), il semble paradoxal pour le Chemin de Croix, qui comprend quatorze stations d’abord esquissées chacune séparément sur papier à leur échelle définitive. Cette oeuvre est l'une des moins commentée dans le corpus matisséen, sans doute à cause de son caractère exceptionnellement "sauvage". Le recours à sa canne de bambou fétiche est ce qui a permis à Matisse de passer outre la nature séquentielle du programme iconologique, par essence contraire à son mot d'ordre selon lequel le spectateur doit saisir l'oeuvre dans son entier.

Yve-Alain Bois occupe la chaire d’histoire de l’art de la School of Historical Studies à l’Institute for Advanced Study de Princeton. Il a écrit de nombreuses études sur l’art du 20ème siècle, de Matisse et Picasso, Mondrian et Lissitzky à l’art de l’après-guerre, particulièrement l’art minimal américain. Il a co-organisé la rétrospective de Piet Mondrian à La Haye, Washington et New York en 1994-1995 In 1996, il a co-organisé avec Rosalind Krauss l’exposition “L’informe, mode d’emploi” au Centre Georges Pompidou. Parmi les autres expositions dont il a été le commissaire et rédigé le catalogue, on compte: "Matisse and Picasso: A Gentle Rivalry" (1999) au Kimbell Museum of Art (Fort Worth, Texas); “Ellsworth Kelly: Early Drawings” (1999-2000) au Fogg Art Museum (Cambridge, Mass.); et “Picasso Harlequin” (2008-2009) au Vittoriano de Rome. Bois est membre du comité de rédaction du journal October. Il travaille actuellement à l’établissement du catalogue raisonné des peintures, reliefs et sculptures d’Ellsworth Kelly, dont le premier volume est paru en 2015 aux Éditions Cahiers d’Art. Il a aussi été le maitre d'oeuvre de Matisse in the Barnes Foundation, en trois volumes, également publié en 2015. La peinture comme modèle, edition francaise revue et augmentée d'une collection d'essais parue en anglais en 1990, a été publiée en 2017.