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Dans ses paysages imaginaires, Antoine Watteau met souvent en scène des personnages (principalement des courtisans) qui viennent de se chuchoter quelque chose ou s’apprêtent à le faire. Des corps qui se tournent l’un vers l’autre, ou s’écartent. Souvent aussi, des personnages présentés de dos. Le spectateur, lui-même intégré à la scène, voit surtout le jeu des corps et des regards comme autant de lignes qui s’entrecroisent dans la toile : un personnage en regarde un autre, qui, lui, regarde dans notre direction tandis qu’un autre encore l’observe. Les corps sont figés dans leur pose, rapprochés ou éloignés les uns des autres avec une inclinaison juste un peu trop prononcée. Mais nous n’entendons pas ce qu’ils se disent. Pour nous, c’est le silence. Malgré les instruments de musique, tellement nombreux, l’air est immobile.

BOZAR a demandé à Dirk Braeckman de « représenter » les tableaux qui n’ont pas pu être exposés pour l’occasion. Non que Braeckman soit « le photographe du vide », mais, dans chacune de ses œuvres, il excelle dans l’art de donner forme au « vide » (souvenir, amnésie du souvenir, manque, désir). Braeckman ne montre pratiquement jamais le sujet de ses photos. Le spectateur, toujours en recherche fébrile de sens, ne peut faire autrement que d’y projeter ses propres désirs et manques. Comme si la distance entre les corps prenait soudainement consistance, devenait matière. Chaque photo de Braeckman nous fait entendre et voir ce qui se joue entre les personnages de Watteau penchés l’un vers l’autre. Un chuchotement. Une musique. L’« espace négatif ». Le silence. Notre désir inassouvi d’inlassablement combler cette distance et de rompre le silence.

Peter Verhelst