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Jean-Guihen Queyras, l'esprit ouvert

Entretien

Concerto ou récital, classique ou contemporain : le violoncelliste français s’essaie à tout avec succès et prouve ainsi que polyvalence et qualité ne sont absolument pas incompatibles.

Après sa collaboration avec Anne Teresa de Keersmaeker, Queyras dévoile ses talents de musicien de chambre expérimenté aux côtés de fidèles partenaires tels que les pianistes Alexandre Tharaud et Éric Lesage ou encore le flûtiste Emmanuel Pahud, avant d’endosser le rôle de soliste aux côtés du Belgian National Orchestra. Rencontre avec ce musicien « gourmand » et touche à tout.

D’où vous vient votre amour pour le violoncelle ?
J’ai grandi dans une famille où la musique était omniprésente. Ma mère était pianiste amatrice et jouait régulièrement avec un violoncelliste. Le coup de foudre à proprement parler eut lieu lorsque j’avais neuf ans. J’assistai à un concert au cours duquel un jeune violoncelliste jouait le concerto de Camille Saint-Saëns. Le violoncelle devint instantanément mon obsession.

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Votre parcours musical est des plus éclectiques. Pourquoi est-ce important d’aborder autant Bach que les classiques, les romantiques ou encore les compositeurs modernes et contemporains ?
Mon éclectisme est l’expression d’une nature curieuse et gourmande. Ceci étant dit, je pense que côtoyer les compositeurs vivants aide à comprendre les maîtres du passé, et que, réciproquement, interpréter les grands classiques nous aide à donner forme et structure aux créations d’aujourd’hui.

Música mediterrânica - Socrates Sinopoulos, com Jean-Guihen Queyras

Et il n’y a pas que le classique ! En témoigne votre album Thrace, enregistré avec les frères Chemirâni aux percussions et Sokratis Sinopoulos à la lyra...
Ce projet me tient à cœur car il réunit plusieurs pans de ma vie. Tout d’abord, il m’évoque des sons entendus lors de mes années d’enfance en Algérie ; j’avais alors entre cinq et huit ans. Le fait de se frotter si tôt à d’autres cultures, langues et traditions a certainement un impact – à mon sens très positif – sur le développement d’une vision du monde ouverte et inclusive. Ensuite Thrace, c’est l’histoire d’une amitié que je partage avec les frères Chemirâni depuis l’âge de 8 ans. Ce projet me replonge également dans mes années passées au sein de l’Ensemble intercontemporain, qui m’ont notamment permis la découverte des multiples ponts entre musiques de régions et périodes différentes.

Vous tissez également des ponts entre musique et danse. Votre collaboration avec Anne Teresa De Keersmaeker et Rosas à la Monnaie en septembre dernier a-t-elle changé le regard que vous portiez sur les Suites de Bach ?
Le rapport entre le rythme et la présence des danseurs a influencé ma perception de ce chef-d’œuvre ainsi que mon interprétation. Le travail intense avec Anne Teresa De Keersmaeker et Rosas m’a poussé à approfondir davantage ma connaissance des Suites. Ces pièces sont basées librement sur des danses baroques qui sont la trame de leur énergie rythmique, tandis que cette musique donne à son tour naissance à la danse. Ce « retour aux sources » est très stimulant et inspirant.

Mitten wir im Leben sind/Bach6Cellosuiten (2017) — teaser

Quel souvenir marquant gardez-vous de vos concerts dans la Grande Salle Henry Le Bœuf ?
Je me souviens avec beaucoup d’émotion des Trois Pièces de Webern et de la Sonate op. 19 de Rachmaninov que nous avions interprétées avec Alexander Melnikov dans cette salle. Ce lieu est immensément inspirant, un espace idéal, au demeurant habité par des décennies de sommets musicaux : une de mes salles préférées au monde !

À l’occasion du « portrait » que BOZAR vous dédie cette saison, vous nous venez d’abord accompagné d’Alexandre Tharaud, un partenaire de longue date...
Alexandre est comme un frère pour moi. Nous nous connaissons et collaborons depuis plus de 20 ans ! Nous n’avons plus de secrets l’un pour l’autre, à la ville comme en musique. Du coup j’ai le sentiment d’être à la maison quand je partage la scène avec lui.

Comment avez-vous conçu le programme de votre concert ?
Bach fut une source d’inspiration constante pour Chostakovitch et plus ponctuelle pour Brahms. Cette influence se ressent notamment dans la Sonate op. 38 de ce dernier. Quant aux Quatre Pièces de Berg, elles constituent un véritable chef-d’œuvre faisant écho à la veine viennoise de Brahms.

Brahms Cello Sonata No.1 in E minor, Op. 38 (Alexandre Tharaud, Jean-Guihen Queyras)

Ensuite, ce sera au tour d’Emmanuel Pahud et d’Éric Lesage de vous rejoindre sur scène...
Emmanuel est bien évidemment une légende vivante de son instrument et Éric a un toucher velouté miraculeux. C’est un grand privilège et un vrai bonheur de collaborer avec eux !

De Haydn, Weber ou Martinů, quel compositeur retient votre préférence ?
S’il faut choisir, mon cœur va avant tout à Haydn. J’aime chaque note de sa musique. Celle-ci révèle qu’il devait être un homme délicieux, plein d’esprit, de générosité, de gourmandise...

Vous interpréterez aussi la Symphonie concertante de Prokofiev aux côtés de notre orchestre maison, le Belgian National Orchestra. Quelle place est accordée au soliste dans une œuvre concertante de ce type ?
Cette œuvre exige une immense virtuosité de la part du soliste en raison de son dédicataire, Mstislav Rostropovich, qui aimait en découdre. Par ailleurs, Prokofiev était particulièrement fier de la partie d'orchestre, ce qui explique sans doute le titre de l’œuvre.

Prokofiev: Symphony-Concerto for cello & orchestra in E minor, Op. 125

Quels autres projets passionnants vous attendent cette saison ?
Je citerai le Concerto de Schumann avec l’orchestre de la Radio Bavaroise dirigé par un immense schumannien, Sir John Elliot Gardiner, et le Concerto d’Edward Elgar dans le cadre extraordinaire des Proms de Londres au Royal Albert Hall.

Pour conclure : votre devise ?
Tolérance, curiosité, empathie et écoute.

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