Art libre lors d’un happening
RADAR

Cuisiner avec le coeur

Collectactif organise des tables d’hôtes, deux fois par semaine, ouvertes à tous. Le prix du repas – délicieux et équitable – est libre : les gens paient ce qu’ils veulent, ce qu’ils peuvent.

Nous nous sommes entretenus avec Mohammed Bouziane et Charlotte Lambertini, deux membres du collectif qui, du 28 mai au 8 juin inclus, feront la cuisine Place Baron Horta, juste à côté du Palais des Beaux-Arts.

Il ne suffit pas en effet de commémorer mai 68 et de revenir sur ces événements 50 ans plus tard. Il importe tout autant de rechercher des initiatives lancées aujourd’hui par des citoyens déplorant les manquements des instances officielles, tout comme les révoltes d’il y a un demi-siècle. Collectactif illustre parfaitement ce genre de mouvement citoyen et se devait donc de figurer au programme de BOZAR Occupied.

Entretien avec Mohammed Bouziane et Charlotte Lambertini (Collectactif)

 

Mohammed : Collectactif  est né d’une initiative menée par un groupe de migrants, en quête de sens et impliqués dans une lutte politique. C’est le groupe SP Belgique (Sans-Papiers Belgique) qui nous a réunis, une association de défense des droits des sans-papiers née d’un projet de l’asbl Pigment, association bruxelloise qui donne la parole aux personnes démunies. Nous avons commencé à distribuer des colis alimentaires aux personnes précarisées durant l’hiver 2013. Nous récupérions les invendus des commerçants du quartier Sainte-Catherine. Puis comme nos réunions se déroulaient près des Abattoirs d’Anderlecht, de là nous est venue l’idée d’augmenter le volume de la récup alimentaire - et donc d’aider plus de monde - en sollicitant les vendeurs du marché des Abattoirs. 

La lutte contre le gaspillage alimentaire a donc été d’emblée un thème important pour votre collectif.
Charlotte :
Oui. En fait, c’est le fruit d’un constat dressé sur le terrain. Lorsqu’on a peu, voire pas de moyens, on est amené à faire preuve d’imagination et à rechercher des solutions différentes de celles proposées par les systèmes classiques. Nous sommes partis du marché des Abattoirs parce que nous avions observé l’énorme gaspillage alimentaire auquel il donnait lieu et donc nous savions que nous pouvions compter sur suffisamment de ressources pour venir en aide aux familles fragilisées avec qui nous étions en contact. La lutte contre le gaspillage alimentaire est un sujet répandu à l’heure actuelle mais pour l’époque c’était plutôt original.
Mohammed : C’est sur le terrain que l’on prend vraiment conscience de l’ampleur du gaspillage alimentaire. Nous avons vu tous ces aliments jetés à la poubelle sous nos yeux alors que tant de personnes en ont besoin. Forcément nous avons été amené à nous questionner et à remettre en question le système actuel. Cela relève de notre responsabilité à tous. Ne pas réagir c’est finalement accepter toutes les incohérences et inégalités.

Comment vous y êtes-vous pris aux Abattoirs ?
Charlotte :
À la fin du marché, nous aidions les vendeurs à se débarrasser de leurs invendus ou fruits/légumes abîmés.
Mohammed : Les débuts ont été difficiles, c’est le moins que l’on puisse dire. Il a fallu des mois avant de pouvoir gagner la confiance des vendeurs. Nous y sommes finalement parvenus en leur expliquant notre projet et le sens de notre démarche. De fil en aiguille nous avons constaté que la qualité des produits qu’ils nous laissaient s’améliorait et que le volume de nourriture augmentait. Nous récupérions une tonne et demie de nourriture par semaine.
Charlotte : Et puis, nous avons finalement abandonné l’idée des Abattoirs et nous avons pris contact avec BioPlanet auprès dont nous récupérons trois fois par semaine les invendus.

Pouvez-vous nous expliquer le système de solidarité horizontale ? Il est à la base de Collectactif, n’est-ce pas ?
Mohammed :
Oui. C’est selon moi l’un des points clefs de notre projet. Il s’agit de mettre en avant la notion de partage des connaissances et d’entraide. Nous mettons chacun sur un pied d’égalité, quelles que soient ses compétences. Notre Collectif permet à ces personnes de devenir elles- mêmes des acteurs de changement.
Charlotte : Nous agissons sur le terrain. Nous n’hésitons pas à nous remettre en question en changeant ce qui ne fonctionne pas et nous essayons de proposer des solutions qui soient les plus éco-solidaires et durables possibles. Si nous arrivons à démontrer que la solidarité horizontale fonctionne au sein de notre collectif, alors peut-être pourrons nous espérer que ce type de dispositif soit déployé à plus grande échelle…
Mohammed : C’est important pour nous de penser positivement. Notre projet a pour but d’inspirer, informer, mobiliser le plus de personnes possibles.  Le message que nous souhaitons adresser, non seulement aux citoyens, mais aussi aux organisations, asbl, etc… est qu’il est possible de faire les choses autrement.

Comment êtes-vous parvenus à toucher les gens, à convaincre les asbl, à faire appel à vos services ?
Charlotte :
Je dirais que c’est grâce au petit supplément d’âme de Collectactif. Nous ne sommes pas un traiteur classique ni le fruit d’un concept marketing et ça se ressent jusque dans l’assiette.
Mohammed : Je pense que notre manière de préparer les repas y contribue pour beaucoup. L’action au parc Maximilien, que nous avons menée en 2015 en est sans doute le meilleur exemple. À cette époque, nous préparions entre 1.000 et 1.800 repas gratuits par jour, dans notre petite cuisine de fortune, fabriquée avec l’aide de nombreuses personnes volontaires et super motivées. Cela a créé du lien entre les gens. Ce fut un tournant pour Collectactif.

Que diriez-vous au public de BOZAR pour le sensibiliser à des initiatives comme la vôtre et l’inciter à goûter votre cuisine ?
Charlotte :
Je dirais que la culture et l’art en général sont synonymes de diversité et de mixité. Et je me dis que ce même public pourrait bien être touché par la cuisine sans frontière que Collectactif offre et, qui sait, être amené à changer un peu son regard sur les personnes d’ici et d’ailleurs qui peuplent nos rues.
Mohammed : Dans toutes les révolutions, quelles qu’elles soient, l’humain est au centre. Je pense que tout le monde peut créer sa propre révolution. Il ne doit pas s’agir nécessairement d’une « grande » révolution, même les plus modestes peuvent inciter d’autres personnes à rejoindre le mouvement et à proposer de nouvelles solutions. En faisant preuve d’imagination, nous pouvons atteindre des objectifs qui au départ nous semblaient  inaccessibles. C’est ce que nous avons fait chez Collectactif et c’est ce que nous continuerons à faire.

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