Martin Luther King, 1968 © Hulton Archive
RADAR

Une Brève Histoire de la Mort 

Dès le XVe siècle, le requiem – ou missa pro defunctis – a inspiré aux compositeurs certaines des plus belles pages de l'histoire de la musique.

Alors même que les arrangements polyphoniques de l’ordinaire de la messe existent depuis les premières heures de l’Ars Nova et foisonnent au cours de la Renaissance franco-flamande, il est très curieux de constater que la messe des morts ou le Requiem (tirant son nom de l’incipit du premier chant de l’office) apparaît très tardivement sous la plume des compositeurs. 

Si la vraisemblable toute première réalisation du genre que l’on doit à Guillaume Dufay nous est perdue, le requiem le plus ancien (composé aux alentours de 1470) que nous légua l’histoire fut celui de Johannes Ockeghem, suivi de près par Antoine de Févin, Antoine Brumel et Pierre de la Rue. 

Requiem: Kyrie

Il est difficile d’émettre des certitudes quant à cette entrée tardive du requiem dans le répertoire de la messe polyphonique, néanmoins on peut supposer que la sobriété qui devait être observée en pareille circonstance ne convenait pas à la texture expressive du contrepoint. 

De véritables chefs-d’œuvre résident parmi ces requiem, certains accompagnant la mort des monarques (Philippe le Beau dans le cas de Pierre de la Rue) voire même de compositeurs, tel le Requiem de Richafort composé pour la mort de Josquin des Prez. 

Missa pro defunctis: Requiem

On doit ici évoquer la peu connue Missa pro defunctis du français Eustache du Caurroy, qui fut chantée pour les funérailles d’Henri IV, puis de Louis XIII. Elle demeura même la messe des morts des rois de France jusqu’en 1725, soit 135 ans après sa composition ! 

John F. Kennedy, 1963
John F. Kennedy, 1963
Entre église et opéra 

Au tournant du XVIe et du XVIIe siècles, la messe de requiem va subir de nombreuses évolutions caractéristiques de cette époque charnière, mais ces changements n’affectent pas l’ensemble des messes des morts qui verront le jour au cours des décennies suivantes. 

Ainsi, l’écriture polyphonique palestrinienne, directement ancrée dans le style contrapuntique des compositeurs franco-flamands, va perdurer un peu partout en Europe alors même que le modèle du chanteur soliste accompagné, calqué sur le modèle de l’opéra, se répand et irrigue tout le répertoire vocal. 

Francesco Cavalli – Missa pro defunctis. 01. REQUIEM AETERNAM

L’Italien Cavalli et le Français Moulinié persistent dans le style ancien, alors même que leurs compatriotes respectifs Brunelli et de Bournonville intègrent de bonne heure le principe de la basse continue, vecteur indissociable de la figure du soliste. 

Les instruments deviennent des acteurs déterminants dans bien des requiem. De manière générale, le requiem épouse progressivement la structure de l’opéra dans l’alternance des arias et les interventions du chœur. 

Jean Gilles - Requiem - Introit

L’on assiste enfin à une confirmation de la fonction sociale du requiem. Le Requiem de Jean Gilles deviendra l’une des œuvres emblématiques du Concert Spirituel, institution majeure de la vie musicale à Paris au XVIIIe siècle, et fut de nombreuses fois exécutées lors de funérailles de personnages importants tels Rameau et Louis XV. 

René Angelil, 2016
René Angelil, 2016
De l’âge baroque au classicisme 

Avant de poursuivre plus avant dans les siècles, un mot à propos du culte funéraire dans la tradition protestante et sa traduction musicale. Si la messe des morts catholique affiche des dimensions remarquables, les funérailles protestantes observent de manière générale une forme de dénuement dans l’expression. Une telle cérémonie s’adresse avant tout aux vivants, à ceux qui demeurent ici-bas, pour leur prodiguer une forme de consolation. 

Heinrich Ignaz Franz von Biber - Requiem à 15 in A-Dur, I - Marcia Funebre

Ceci pourrait expliquer la sobriété des « requiem » allemands ainsi que la variété des structures et contenus textuels. Telles sont les Musikalische Exequien du luthérien Heinrich Schütz, dont le commanditaire régla le choix des textes, les interventions des chœurs et des solistes. Cet agencement libre et quelque peu théâtral sera encore accentué dans le noble et majestueux Requiem a 15 d’Heinrich Ignaz Franz Biber composé en 1687 pour les obsèques du cardinal Gandolf. 

Si la période classique n’apporte guère de modification significative à la manière d’aborder le requiem, on voit cependant certains éléments de l’esthétique passée se confirmer, notamment une certaine conception oratoriale mêlant chœur, solistes et orchestre. On observera d’ailleurs que ce thème de la mort et de la résurrection a pu inspirer Händel dans l’écriture de son oratorio La Resurrezione, dont la force dramatique rencontre l’évolution du requiem classique. 

Handel: La Resurrezione, HWV 47, Pt. 1: No. 10, Duetto, "Dolci, chiodi, amate spine" (Maddalena, Cleofe)

Nul besoin de s’attarder sur le célèbre Requiem de Mozart et sa mythologie, même s’il faut souligner la place centrale que cette œuvre occupe dans l’histoire du requiem, se donnant comme mesure du genre en terme d'expressivité et de puissance émotionnelle. Notons également le Requiem de Michael Haydn, qui inspira grandement le maître de Salzbourg. 

Elvis Presley, 1977
Elvis Presley, 1977
Une peinture musicale de l’âme humaine 

Au crépuscule du classicisme viennois, le requiem apparaît plus que jamais comme le prisme de son temps. Il demeure certain qu’après Beethoven, dont la Neuvième Symphonie sut montrer combien une musique profane pouvait formuler les plus hautes aspirations de l’âme humaine, le genre se vit lui-même habité de nouvelles dimensions. 

L’on observe ainsi le requiem, porteur du sujet le plus universel et le plus saisissant qui soit, épouser sans difficulté les principes esthétiques et philosophiques du long XIXe siècle. Le rapport à la mort semble maintenant entrer en résonance avec l’existence humaine toute entière et lui conférer sa valeur négative. Le requiem souscrit dès lors à la dialectique fondamentale du romantisme, où la plus intime subjectivité en vient à exprimer l’universalité de la communauté des hommes. 

Le genre se fait donc plus personnel, tout en adoptant les moyens expressifs considérablement plus étendus de la musique symphonique et opératique, inclinant tout à la fois vers le grandiloquent et la confidence. Il peut même parfois prendre cause pour l’histoire politique des nations. 

Hector Berlioz: Grande Messe des morts - Gustavo Dudamel (Notre-Dame de Paris 22-01-2014, HD 1080p)

La Grande Messe des morts d’Hector Berlioz nous offre un bon exemple des nouvelles aspirations du requiem romantique. L’œuvre fut composée pour la mémoire des soldats tombés lors de la Révolution de Juillet 1830. Il est certain que Berlioz donna dans la démesure pour son Requiem, puisque l’effectif rassembla quelque 450 musiciens. 

Cette musique, qualifiée de « belle et bizarre, sauvage, convulsive et douloureuse » par Alfred de Vigny, prend parfois les accents les plus terribles. Cette dramatisation quasi mystique de la messe peut également revêtir les traits du sublime, tel le Sanctus, avant dernier mouvement de la messe, céleste et halluciné. 

Diana Princess of Wales, 1997
Diana Princess of Wales, 1997

C’est parce que le requiem peut dépeindre l’existence humaine, son tragique mais également sa beauté, qu’il est adopté par des compositeurs qui ne dissimulent nullement leur éloignement de la religion. 

Verdi, dont l’athéisme était public et assumé, nous livre l’un des requiem les plus importants de l’histoire de la musique. Sa Messa da requiem fut composée en l’honneur d’Alessandro Manzoni, poète et patriote mort durant le Risorgimento qui scella l’unification la nation italienne.

Verdi Requiem finale - Requiem aeternam Libera me

L’œuvre dépasse largement voire même s’affranchit de tout carcan liturgique, Verdi ayant fait de son requiem une œuvre authentiquement subjective. Sans doute pour cela a-t-il toutes les coutures d’un véritable opéra sacré où l’orchestre, le double chœur et les solistes exécutent un tableau mettant en scène la mort. Hans von Bülow épingla l’œuvre d’un commentaire piquant : « un opéra en robe d’ecclésiastique » affirma-t-il lors de la première. L’auditeur y traverse un champ parsemé des contrastes les plus violents. 

Contrepoint saisissant à ces sonorités dantesques, la Messe de requiem de Gabriel Fauré, qui se disait également athée, répand une lumière divine et sereine tout au long de ses sept parties. On ne saurait trop insister sur le caractère pleinement personnel de ce chef-d’œuvre, au sein duquel Fauré délivre sa vision de la mort, « comme une délivrance » confia-t-il au musicologue Louis Aguettant, « une aspiration au bonheur de l’au-delà, plutôt que comme un passage douloureux ». 

Rudolph Valentino, 1926
Rudolph Valentino, 1926
Requiem universalis 

L’on ne peut décemment donner dans ces lignes qu’une vague idée de la diversité des requiem du XXe siècle. On trouve y certes encore la persistance d’un courant conservateur, incarné notamment par le superbe Requiem de Maurice Duruflé entièrement bâti sur le répertoire grégorien. 

2001: A Space Oddysey OST# 3 - Requiem for Soprano, Mezzo Soprano, Two Mixed Choirs and Orchestra

Chose remarquable : György Ligeti, qui vouait une profonde admiration au maître de la Renaissance Johannes Ockeghem, tourne également son regard vers le passé pour composer son Requiem (1962), mais aboutit à quelque chose d'absolument moderne. Le compositeur hongrois y applique le principe de la micropolyphonie comme un prolongement et un dépassement du contrepoint ancien, produisant au final une musique hautement angoissante et expressive. 

L’on observe également chez d’autres compositeurs une émancipation du genre hors de la sphère religieuse, devenant ainsi une forme artistique universelle adressée à l’humanité entière. Dans son War Requiem de 1962, Benjamin Britten associe le texte la liturgie romaine avec les poèmes de Wilfred Owen, écrivain homosexuel mort dans les tranchées de la Grande Guerre. 

Benjamin Britten conducts War Requiem - Live Television Broadcast

Lors de la création qui convoquait d’ailleurs des musiciens de toute nationalité, Britten délivre ici une œuvre profondément antimilitariste, réconciliatrice et transgressive – une voie qu’emprunte également Annelies van Parys dans son propre War Requiem, sa nouvelle composition, présentée cette saison à BOZAR. 

Avec Requiem für einen jungen Dichter (Requiem pour un jeune poète) (1969), l’Allemand Alois Zimmermann donne au requiem une portée peu commune, résolument ancrée dans la postmodernité. Usant de la technique du collage, Zimmermann confronte la liturgie catholique à la poésie de Vladimir Mayakovsky, Konrad Bayer et Sergei Yeseni, trois écrivains ayant mis fin à leurs jours. 

Bernd Alois Zimmermann: Requiem für einen junger Dichter - Rappresentazione

On y entend également des enregistrements vocaux de personnalités telles que le Pape Jean XXIII, le philosophe Ludwig Wittgenstein, l’écrivain Albert Camus ou même Adolf Hitler, ainsi que des citations d’œuvres musicales comme La création du monde de Milhlaud, Tristan und Isolde ou le tube Hey Jude des Beatles. 

Charles-Henry Boland

King Albert I of Belgium, 1934
King Albert I of Belgium, 1934

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