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Rumba Lumumba

Patrice-Emery Lumumba n’était pas seulement le premier chef de gouvernement démocratiquement élu du Congo. Mélomane dans l’âme, il avait aussi une excellente oreille.

Le 22 novembre 2018, plus de vingt grands noms du monde de la musique rendent hommage à ce leader indépendantiste emblématique. Avec vingt chansons du répertoire de l’âge d’or de la rumba et autant d’anecdotes éloquentes, ils hisseront Patrice Lumumba sur le trône qu’il mérite.

Patrice-Emery Lumumba était un homme politique, le leader du Mouvement National Congolais (MNC) et le tout premier chef de gouvernement élu démocratiquement de l’actuelle République démocratique du Congo. Le 17 janvier 1961, il a été assassiné à Elisabethville (actuelle Lubumbashi), avec deux autres de ses partisans et compagnons d’infortune : Joseph Okito, ancien président du Sénat, et Maurice Mpolo, ex-ministre de la jeunesse et des sports. Ironiquement, c’est le fait d’avoir été assassiné qui lui a valu une place dans les manuels d’histoire : d’abord comme martyr de l’indépendance et ensuite comme héros national.

« Adou Elenga, un des pionniers de la rumba, avait déjà prédit l’indépendance du Congo en 1954, » explique l’historien Malambu Makizola. Dans Ata Ndele, il chante en effet : « Demain, le monde sera différent. Demain, le monde sera ébranlé. »

Ata Ndele

En 1958, le célèbre musicien congolais Franco Luambo, un des pionniers de la musique congolaise moderne, lui emboîte le pas. Dans Yimbi, il personnalise la situation coloniale : « Rends-moi mon enfant, je vais le nourrir, » chante-il.  Dans les années 50, les événements et les drames se succéderont, donnant progressivement forme à l’indépendance du Congo. 

Yimbi (Franco) - Franco & L'O.K. Jazz 18-12-1958

En janvier 1960, lors de la Table ronde de Bruxelles qui décida d’accorder l’indépendance au Congo, Lumumba était en prison. C’est pendant cette période que Vicky Longomba écrivit Vive Patrice-Emery Lumumba, reconnaissant ainsi clairement que l’indépendance ne pouvait être proclamée sans Lumumba.

Vive Patrice Lumumba (Vicky Longomba) - African Jazz 1960

Joseph Kabasele, mieux connu sous le nom de « Kallé Jeff », composa quant à lui Independance Cha Cha, premier hymne national officieux de la République démocratique du Congo. Figure culturelle réputée, il a eu la chance d’accompagner en 1960 la délégation politique congolaise invitée à Bruxelles pour discuter de l’indépendance du Congo. Il interpréta cette chanson avec quatre musiciens de son propre groupe, African Jazz, et deux membres d’un groupe concurrent, OK Jazz.    Independance Cha Cha, qui allait devenir le premier tube « panafricain », est un magnifique exemple de rumba congolaise.

Grand Kallé & L'African Jazz - Indépendance Cha-Cha (audio)

Dans ses chansons, Kallé Jeff a évoqué tout ce qui se passait et se tramait dans la société congolaise à l’époque de l’indépendance. En hommage à son cher ami Lumumba, il a composé Matata Masila Na Congo. Il y rappelle que c’est Lumumba qui, après la conférence panafricaine d’Accra, en 1958, a rallié les citoyens à l’idée du « panafricanisme », le rêve d’une grande Afrique unie.  

Matata Masila Na Congo (Kallé) - African Jazz

Liwa Ya Emery est la seule chanson qui condamne ouvertement l’assassinat de Lumumba. « Avec cette chanson, Franco défend les enfants de Lumumba, devenus orphelins », explique Malambu Makizola. « Il vient au secours des partisans de Lumumba dans une période de terreur ou toute marque de soutien à ce leader pouvait vous coûter la tête. Franco a pris un énorme risque avec cette chanson et personne n’a eu le courage de l’imiter. » 

Liwa Ya Emery (Franco) - Franco & L'O.K. Jazz 1961

Le 24 novembre 1965, Mobutu Sese Seko prend le pouvoir à Léopoldville, actuelle Kinshasa. « Très rapidement, le 30 juin 1966, il proclame Lumumba ‘ héros national’, » explique Malambu Makizola. « C’était une décision purement politique, visant à limiter les troubles provoqués par l’assassinat de Lumumba. Franco  & OK Jazz et Kallé/Bombenga & African Jazz ont tous deux écrit une chanson sur cette décision politique, Lumumba, héros national.”

Lumumba, Héros National (Franco) - Franco & L'O.K. Jazz 1967

Le ministère de la culture de l’époque avait organisé un concours visant à choisir un hymne pour la toute jeune République. Deux chansons avec le même titre ont été récompensées :  Congo Nouveau Afrique Nouvelle de Tabu Ley et de Bombenga. Les deux racontent comment les Congolais ont reconquis le Congo qui était aux mains de Moïse Tsjombé et comment Mobutu s’est rallié à l’idée du panafricanisme.  

Congo Nouveau Afrique Nouvelle (Instrumental)

Kashama Nkoy était conseiller politique aux affaires culturelles de Mobutu. Il a étudié l’économie et la philosophie à Oxford en Angleterre. En 1967, il décida de rentrer chez lui et de s’engager en faveur de son pays. « C’était un esprit brillant capable d’enflammer les foules. Son retour créa des tensions et Kashama Nkoya serait mort empoisonné. Nul ne sait si c’est vrai. Tabu Ley chante : « si tu rencontres un jour Lumumba, dis-lui que nous ne l’avons pas assez pris dans nos bras. Dis-lui qu’il nous manque. C’était un époux, un fils, un père, un ami unique. »

Tabu Ley Rochereau & L'African Fiesta - Kashama Nkoy (audio)

La chanson Esclave parle d’esclavage, partout dans le monde : à l’ouest du Congo, sur la côte orientale, en Afrique du Sud, … mais Papa Wemba dénonce quant à lui d’autres formes d’esclavage. Il les maudit toutes. Même si Lumumba n’est pas expressément nommé, on sent son âme entre les lignes et dans la musique.

Papa Wemba ESCLAVE Album-version 1988

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