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Prose pour Van Orley: Jeroen Olyslaegers

Des écrits et des toiles. À la demande de BOZAR, 5 auteurs ont choisi une œuvre de l'exposition Bernard van Orley. Bruxelles et de la Renaissance pour se glisser dans l'un des personnages. Jeroen Olyslaegers a choisi Polyptyque de Job et de Lazare.

'Bernard van Orley. Brussels and the Renaissance' - Jeroen Olyslaegers

LA DERNIÈRE CHOSE QUI PRÉVAUT : UN NOM

Regardez-moi, regardez mon nom, mon blason, ne vous arrêtez pas à mes seules prouesses techniques, contemplez aussi mon honneur qui resplendit entre les interstices de cette histoire.

Regardez mon nom que l’on dirait buriné dans de la pierre bleue au bas de cette scène, voyez combien je suis peintre tout en devenant sculpteur, voyez ma capacité à évoquer la nature et notre monde à tous, tout comme autrefois le merveilleux Apelle de Cos pendant les jours dorés du passé, qui allait jusqu’à surpasser la réalité. Suis-je à vos yeux un Apelle de mon temps ? Du vôtre, peut-être ? Suis-je digne de vous ? Voyez-vous combien j’ai mis de moi-même dans ce travail, combien j’ai mis en évidence mes compétences ? Je suis là. Me voici : Bernard van Orley. Ici prévaut ce dont je suis capable. Cherchez mon monogramme.

Regardez-moi. Mon nom est pareil à un sacrifice. Cette œuvre sur bois, n’est-ce pas moi ? la matière est pareille à mon sang, les formes qu’elle convoque sont mes pensées, le tout offre à voir mon être en un coup d’œil, mes capacités, mon vécu, ce que j’ai mélangé.

Regardez-moi, acceptez-moi tout comme moi j’ai embrassé la nouveauté et me suis débarrassé de mon austérité. Vous voyez ? Je les anime. Sous la noire nuée du Cornu, chacun fuit en vain son propre malheur. Aucun d’entre eux ne reste impassible. Vous voyez ça ? Combien je suis devenu italien en l’espèce ? Et tout ce que m’ont appris les gravures d’Albrecht Dürer, le peintre que j’ai tant honoré, ici, à Bruxelles ? Je veux aller de l’avant, ça, vous le voyez. Pourquoi ? Parce que le temps lui-même veut aller de l’avant, parce qu’on ne peut faire sans mouvements et parce que l’inflexibilité prévaut, comme dans la maison de Loth auquel le Cornu a tout pris dans l’espoir que sa foi, comme le reste, l’abandonne, ce qui ne s’est finalement pas produit. Regardez ma foi en sa foi. Regardez ce que je montre de la richesse. Ce ne sont qu’apparences, cela détourne de l’essentiel. Le bonheur se cramponne à Loth, non l’inverse. Voyez ce qui est possible quand la foi ne se laisse distraire ni par la richesse, ni par le bonheur. Vous voyez ? Voyez ce qui arrive à Lazare dès lors que les riches ne lui accordent plus aucune aumône et que les chiens reniflent ses orteils crasseux. Voyez avec quelle légèreté il monte au ciel et la façon dont le riche est servi, dès sa mort, en guise de repas, aux bourreaux du sombre enfer.

Voyez combien foi et richesse, puissants et mendiants, se croisent sur ce panneau. Et voyez comment nous finissons, oui, comment nous finissons : nus comme Job, avec ou sans foi, avec rien qu’une pièce de tissu nous ceignant les reins, et encore, prêts pour le Jugement.

Et regardez-moi une dernière fois, regardez mon nom, mon monogramme, mon blason.

Regardez comme je soupire après votre jugement.

Nu peut-être, mais personne ne me prendra mon nom.

Voyez mes prouesses.

Aujourd’hui encore, depuis la tombe.


Traduit par Daniel Cunin

Jeroen Olyslaegers (1967) vit et travaille à Anvers. Chroniquer, il écrit aussi des pièces de théàtre et de la prose. Son roman WIL (2016) a été couronné par de nombreux prix littéraires et a été traduit dans sept langues. En 2014, il a reçu le prix Ark de la Libre Parole (" Arkprijs van het Vrije Woord "), qui récompense son oeuvre et son engagement social.

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