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Prose pour Van Orley: Myriam Leroy

Des écrits et des toiles. À la demande de BOZAR, 5 auteurs ont choisi une œuvre de l'exposition Bernard van Orley. Bruxelles et de la Renaissance pour se glisser dans l'un des personnages. Myriam Leroy a choisi le portrait de Marguerite d'Autriche.

'Bernard van Orley. Brussels and the Renaissance' - Myriam Leroy

Je suis Marguerite d’Autriche. Je suis la veuve éternelle.

Je suis celle qui a failli être reine, qui a failli être mère, celle qui a failli être heureuse, mais qui porte pour toujours le deuil blanc.

Je suis celle qui avait tout, vous savez, et qui n'a cessé de perdre.

On me disait si belle. Sur ce portrait, le voyez-vous? Me donnez-vous un âge? Non, n'est-ce pas.

Vous ne le pouvez et tel est mon souhait. Regardez ce visage : il n'exprime rien car il n'y a rien à dire.

Je ne veux plus susciter de désir, le désir a fait de moi ce spectre en robe noire et voile blanc sur lesquels se heurtent les galants. Le désir m'a quittée comme se retirerait une irrévocable marée.

Dans ma bouche, l’amour a le goût de la mort.

Il m’est toutefois arrivé d’en sourire. Il y a longtemps, un jour où mon vaisseau était pris dans la tempête, j’avais écrit cette épitaphe: « Ci-git Margot, la gente damoiselle, qu'eut deux maris et ci mourut pucelle ». Mais je ne mourrai pas pucelle, non. Je mourrai amoureuse et je ne le savais pas encore.

Je fus répudiée par le Roi de France Charles VIII, puis veuve de Jean d’Aragon avant d'accoucher d'une fille mort-née. Enfin je fus heurtée par le feu, celui d’une vie, qui vous étrangle et vous essore. Le feu qui vous plaque au sol avant de vous envoyer au ciel. Mon ciel: le regard de Philibert, Philibert II de Savoie dit Le beau. C’était une union d’apparat, une union politique comme toutes. Mais Philibert et moi nous sommes reconnus, les sentiments sont apparus. Alors nos corps et nos âmes entremêlés devinrent ce brasier, geyser de flammes bleues et roses et toutes ces couleurs qui n'existent plus désormais que dans mes souvenirs. Je suis la femme bichrome, faite de blanc et de noir.

Parce que dans mon histoire, la mort trouve toujours un chemin. Celui d’un accident de chasse: quand mon époux s'éteint je suis enceinte. Ensuite je ne le suis plus.

Ensuite je suis anéantie. Mais j’ai encore 25 ans à vivre dans la béance de cette absence.

Je suis riche à présent, la belle affaire. A quoi sert donc l’argent d’une éternelle douairière... Je le donne à des poètes, à des peintres. Et je fais construire un mausolée pour inscrire notre idylle dans l’éternité. Le Taj Mahal avant le Taj Mahal, un édifice de larmes et de pierre à Bourg-en-Bresse, le monastère royal de Brou. Notre tombeau.

A l’heure du trépas, je m’allongerai enfin contre le flanc mon aimé. Je ne veux pas d’autre peau, je refuse toute union, rien que l'idée de respirer par mégarde un autre souffle m'est insupportable. Je serai seule. Seule et puissante, comme le sont les femmes seules. J’assurerai la régence des Pays-Bas, je serai mécène, les arts de mon temps porteront ma marque.

Mais mon ventre restera sec, mes bras seront vides. Mon cœur, lui, est plein.

Je suis Margot, ni gente ni damoiselle, qu'eut trois maris et mourra fidèle.
 

Myriam Leroy (1982) est une autrice belge francophone qui habite à Bruxelles. Elle est journaliste, autrice de théâtre et romancière. Sa première pièce, Cherche L'Amour, créée au théâtre de la Toison d'Or, lui a valu le prix de la meilleure autrice aux Prix de la critique 2017. Son premier roman, Ariane (Editions Don Quichotte), a terminé deuxième du Prix Goncourt du premier roman, en 2018. Elle parle dans un micro sur La Première (RTBF), dans l'émission culturelle Entrez sans frapper.  

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