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RADAR

COMMENT NOURRIR UN FEU

Entretien avec Pierre-Laurent Aimard

Le pianiste français voue un profond respect aux œuvres et aux diverses formes de pensée musicale. Pour entretenir le feu qui l’anime, il se penche sur les Variations Goldberg de Bach : une pièce aussi désirable qu’imposante.

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Après avoir abordé les concertos de Dvořák et Mozart, vous nous proposez les Variations Goldberg de Bach. Quel regard portez-vous sur cette œuvre et sur son compositeur ?
Bach est un compositeur tellement riche et exigeant que je n’ai jamais su si je l’aborderais en public. J’ai attendu d’avoir cinquante ans pour faire un coup d’essai avec l’Art de la fugue. Jouer cette musique en concert s’est avéré si enrichissant et extraordinaire que j’ai voulu recommencer. Cependant, j’ai hésité à aborder les Variations Goldberg car, bien qu’elles aient marqué mon adolescence, elle sont fréquemment jouées de nos jours. Cela m’a embarrassé car, à mon sens, l’un des rôles de l’interprète est de découvrir du répertoire pour enrichir la connaissance du public, plutôt que de ressasser les mêmes best-sellers. Finalement, il m’a paru important de réfléchir à d’autres solutions d’interprétation. Les Variations Goldberg sont donc devenues une composante essentielle de ma vie artistique à l’heure actuelle.

Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
La musique de Bach est une musique de synthèse, ouverte à la fois sur son temps et sur les autres époques. Par conséquent, rendre justice aux multiples facettes de cette musique (qui réunit tant des danses que de la polyphonie savante) relève presque de l’impossible. De plus, trouver les solutions adéquates sur un piano contemporain, qui correspond à la vision instrumentale très riche de Bach, ajoute à la difficulté de cette musique. Respecter tous les types de cantabile et d’articulations est un travail qui demande du temps... Et j’ai voulu m’en donner. (rires)

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Que nous apprennent ces partitions sur la personnalité de Bach ?
On en sait très peu sur lui. La richesse de sa création est telle que l’on n’a presque pas envie de connaître plus avant la personne elle-même. Quand on ouvre une partition, c’est la personnalité artistique du créateur qui surgit, mais tout dépend du type de composition. Chez Bach, on trouve une grande diversité de pièces, qui vont de la miniature à l’architecture universelle. Le propre d’un artiste aussi universel est de conserver une identité dans tous les cas de figure.

Dans un documentaire qui vous est consacré, vous dites qu’interpréter une œuvre, c’est « la libérer ». Qu’entendez-vous par là ?
Une œuvre musicale qui n’est pas libérée, c’est comme une pièce de théâtre que l’on jouerait avec tout le respect, la connaissance et la capacité nécessaires, mais qui resterait texte au bout du compte. Libérer une pièce, c’est faire en sorte que l’ensemble des dimensions imaginaires soient constamment présentes au sein de la juste organisation que l’on tente de présenter.

Pierre-Laurent Aimard: L'interprète

C’est ce qui vous permet de garder la flamme après tant d’années ?
Je ne me crois pas capable de définir la nature de ce feu. Bien sûr, chaque être est poussé par des conjugaisons de forces intérieures. Le tout est de les canaliser, de les comprendre, et surtout de faire en sorte qu’elles réalisent des objectifs qui représentent un but d’idéal à un moment donné. La vie est en mouvement, il faut donc à chaque fois recommencer : dès qu’un moment a eu lieu, il est terminé. La forme de la prochaine réalisation sera donc différente ; sinon on est prisonnier de son propre académisme. La vie n’est pas faite pour s’enterrer dans son propre système.

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Vous dites aussi avoir des périodes où se crée en vous une intimité spéciale avec certaines musiques.
Il y a des moments où certaines œuvres nous font découvrir de nouvelles nécessités en nous-même. Oser aborder des pièces qui nous sont nouvelles permet de nous régénérer et de rester en phase avec l’existence en mouvement, de ne pas nous momifier…

György Ligeti: Étude 8: Fém (Masterclass excerpt)

On connaît votre intimité avec de grands compositeurs du XXe siècles tels que Ligeti, Kodály ou Boulez et la façon dont vous servez leurs œuvres et leur pensée musicale. Retrouvez-vous une énergie semblable au sein de la jeune génération de compositeurs et d’interprètes ?
Je ne parlerais pas d’une énergie, mais de nombreuses énergies ! Il existe beaucoup de personnes créatives. Je ne parle pas d’interprètes qui font partie d’un système éculé qui tourne en rond, mais de musiciens qui ont besoin de faire entendre leur voix. On attend un renouveau de cette créativité individuelle. Ce monde est dans une mutation aussi fascinante que dangereuse et inquiétante. On s’aperçoit que les forces vives ne viennent pas de ceux qui se soumettent à des visions rétrogrades et régressives, mais d’individus qui ont une âme libre.

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Propos recueillis par Luc Vermeulen

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