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Prose pour Van Orley: Max Urai

Des écrits et des toiles. À la demande de BOZAR, 5 auteurs ont choisi une œuvre de l'exposition Bernard van Orley. Bruxelles et de la Renaissance pour se glisser dans l'un des personnages. Max Urai a choisi le tapisserie La Bataille de Pavie. L'Attaque du camp français et la fuite des civils.

© Museo e real Bosco di Capodimonte - Ministero dei beni e delle attività culturali
© Museo e real Bosco di Capodimonte - Ministero dei beni e delle attività culturali

Trop vielle pour une phase gothique dramatique

Hors les murs de la ville et devant le lévrier qui vibre comme un horizon : mûriers, chardons, mousses, ciboulette, galets de silex aux bords anormalement droits, cerfeuil sauvage, l’entrelacs de lierre pareil à des mille-pattes momifiés qui se cramponnent au mur. Sur mon bras, le chiot imite un bagage. Au contact de ma jambe, le trousseau de clés répercute le bruit du linge que l’on bat sur des rochers pour le sécher. Nous quittons la ville sous la lumière italienne.

Les sons familiers de l’acier. Après trois mois de siège, on ressent le silence comme une menace. Mes parents m’ont avoué que ma jeune servante était morte quand je leur ai demandé à quelle heure elle viendrait me coiffer – pas avant. Sa mère venait de porter le cadavre dans la rue, enveloppé dans le drap même sur lequel elle s’était endormie. Ma mère a vu la femme évoluer ainsi dans la ville, à la recherche de quelqu’un qui avait encore du fil pour ravauder ses chaussettes.

Avec le frère, j’ai étudié tous les récits guerriers de la Bible puis nous sommes passés aux textes païens. Le siège de Troie est une histoire célèbre, m’a-t-il dit, mais c’est Euripide qui a été le premier à se pencher sur le sort des femmes en temps de guerre. Le commentaire du religieux me semblait un peu surfait, comme s’il ne faisait que reprendre le point de vue d’autrui. De la pointe d’une plume, il suivait la ligne qu’il lisait. Sous sa voix, j’essayais d’entendre celle des femmes. L’auteur semblait particulièrement admirer leur capacité à souffrir, leur noblesse.

Toutes ces pensées, je les ai gardées pour moi. Ce que je fais, ce que je désire, les autres en décident pour moi ; quant à ma vie intérieure, elle est entièrement mienne. Les chevaux encore en vie m’emboîtent le pas, penchent la tête vers le bord du chemin, plantent au passage leurs dents jaune œuf dans une branche, l’arrachent d’un coup sec de l’encolure. Deux sœurs, mes cousines, montent en amazone l’un des leurs. Sur la malle que transporte un autre se tient leur perroquet, lequel pose sur ce qui l’entoure un regard bête et gai. Qui suis-je, moi ? Hécube, qui materne ses concitoyens ? La pauvre Cassandre ? Hélène, tranchante et rapide comme l’hirondelle ?

À quelques mètres de là, une lance s’enfonce dans le bâillement du col d’une armure, et démolit celui qui l’occupe. Un sang rouge et brun coule et se mêle à la boue. Je marche en tête car je veux être la première à assister à cela. Pour la vie quotidienne, je ne suis pas douée, mais cette fois, je coïncide avec le monde. Là est la maison que j’ai édifiée en moi des années durant. Que celle qui entend savoir comment se sentir, suive mon exemple. Je ne me souviens pas avoir été plus calme. Armée de toute l’attention qu’il m’est donné de recevoir, je marche en tête. Regardez-moi. En moi, toute la tristesse du monde. Dans les yeux, regardez-moi. Je suis jeune et magnifique.

 

Traduit du néerlandais par Daniel Cunin

Max Urai (1991) vit et travaille à Leiden. Outre la publication d’essais et de fictions, il s’occupe des programmes de la Fondation Perdu, la maison de la poésie amstellodamoise, est l’un des rédacteurs de Tijdschrift Ei, rédige des critiques pour De Reactor et prend le temps de réfléchir.  

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