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Prose pour Van Orley: Vemba Sherif

Des écrits et des toiles. À la demande de BOZAR, 5 auteurs ont choisi une œuvre de l'exposition Bernard van Orley. Bruxelles et de la Renaissance pour se glisser dans l'un des personnages. Vamba Sherif a choisi L'Adoubement de saint Martin par l'empereur Constantin.

© Nelson-Atkins Media Services / Jamison Miller
© Nelson-Atkins Media Services / Jamison Miller

L’Adoubement de saint Martin par l’empereur Constantin 

Appelez-moi Constantin, cela vous épargnera les noms et titres à rallonge que j’ai accumulés au fil des ans. Les historiens rivalisent dans leurs tentatives de me couvrir de louanges – aucune ne me décrit avec précision. En vérité, j’étais un homme simple qui croyait en la nécessité de structurer un monde chaotique. J’ai accédé au pouvoir non seulement grâce à mes parents, mon père ayant été autrefois un César et ma mère, une impératrice, mais aussi grâce à mon astuce et mes connaissances des rouages de l’empire romain.

J’ai reçu de nombreuses visions. Mais la plupart d’entre vous me connaît pour une vision singulière. Par temps clair, j’aurais vu une phrase se détacher sur un ciel bleu : In hoc signo vinces - Par ce signe, tu vaincras. Évidemment, j’ai été l’un des premiers à reconnaître le pouvoir de la croix, même sans la vision : l’idée que la souffrance d’un seul homme puisse représenter celle de l’humanité entière. J’étais jaloux de Jésus-Christ, lui qui a été porté si haut, bien après sa mort. Nous, les empereurs romains, étions vénérés par crainte. J’ai survécu à de nombreuses tentatives d’assassinat. Et voici un homme dont la mort symbolisait la mort de l’humanité.

L’épée dans ma main, façonnée par l’un des meilleurs forgerons de mon empire, n’est pas destinée à vous découper. Elle est faite pour adouber ce très beau jeune homme presque efféminé, Martinus, un soldat romain, que vous allez un jour déclarer saint pour avoir partagé la moitié de sa cape avec un mendiant.

Regardez donc le travail d’orfèvre sur mes habits, la minutie de l’artiste cherchant à m’élever au niveau d’un être éthéré. Cela a dû lui prendre des mois de travail rigoureux ; et chaque fois qu’il peignait l’arrière-plan et les gens qui m’entourent, il devait se sentir comme un visionnaire, parfaitement conscient de ses pouvoirs, comme je l’étais le jour où je suis devenu empereur. Le plaisir pur est révélé par n’importe quoi.

J’ai ressenti ces mêmes pouvoirs en parcourant les rues de la ville que j’ai nommée d’après mon prénom, Constantinople. Cela m’amène à l’une des visions les plus détaillées, mais la moins connue. En fait il s’agit d’un songe. J’y vois ma ville conquise et peuplée d’habitants portant un symbole différent : le croissant. Ces personnes ont repeint les églises avec leurs propres œuvres et ont renommé des lieux, y compris ma ville. À présent, elle s’appelle Istanbul, un nom qui nuit à mes efforts.

Vous devez connaître le croissant, car aujourd’hui, on croise ceux qu’il représente dans ma ville et dans la vôtre aussi. Vous devez déjà avoir rencontré, vous être lié d’amitié ou disputé avec certains d’entre eux.

Parfois, je me demande ce que j’aurais fait si ces deux symboles avaient existé à mon époque et si on m’avait donné la possibilité de choisir l’un d’entre eux. Lequel aurais-je choisi ? Quelles auraient été les répercussions sur le cours de l’histoire ?

 

Traduit de l’anglais par Maïté Graisse

Vamba Sherif (1973) est né au Liberia et a vécu une partie de son enfance au Koweït et en Syrie. Il a écrit plusieurs romans, parmi lesquels The Black NapoleonThe Kingdom of Sebah and The Land of my Fathers. Ses romans sont parus en anglais, en français, en allemand et en espagnol, entre autres. Il a aussi participé au recueil Zwart. Afro-Europese literatuur uit de Lage Landen (« Noir. Littérature afro-européen de la Flandre et des de Pays-Bas»).

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