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Keith Haring et l'art de la fête

Sans le sou à NYC

À son arrivée à New York à la fin des années 1970, Keith Haring découvre une métropole au visage bien différent de celui d'aujourd'hui. La décennie avait été marquée par une extrême volatilité économique, et la ville était aux abois sur le plan financier. Tandis que les quartiers chics autour de Central Park abritaient leur lot de millionnaires, les quartiers du centre comme East Village étaient délaissés, dangereux et malfamés. Les loyers bon marché ont eu tôt fait d'attirer les jeunes, les libéraux et les artistes, trois catégories auxquelles appartenaient Keith Haring et ses amis :

« Toutes sortes de nouveautés voyaient le jour. En musique, c'était le punk et la scène New Wave. Des artistes venus des quatre coins de l'Amérique affluaient vers New York. C'était une véritable folie. Et nous l'avons gérée à notre façon. »

Lady Wrestling at Club 57, 1980 © Harvey Wang
Lady Wrestling at Club 57, 1980 © Harvey Wang
Un club devenu galerie

Sans argent ni statut, cette population créative était écartée du circuit artistique traditionnel et pouvait oublier les galeries et musées. Les artistes exposaient alors leurs œuvres ailleurs, c'est-à-dire dans la rue ou dans des clubs. Les night-clubs ont largement soutenu le mouvement, étant donné la mentalité « work hard, play harder » de la majorité des artistes de l'East Village, mais aussi en devenant pour les jeunes artistes l'endroit idéal pour démontrer et combiner leur créativité. Le club, c'était « the place to be » pour mixer, se produire sur scène, former un groupe, diffuser un film, organiser un show artistique ou encore créer des décors, des flyers et costumes.

« Le Club 57 […] est devenu notre repère, un club-house où nous pouvions faire tout ce que nous voulions. On a commencé à y organiser des fêtes thématiques – des soirées beatniks pour se replonger dans les sixties, des soirées avec des films pornos et des stripteases. On y a projeté les premiers films de Warhol. »

Club 57 calendar design © Ann Magnuson
Club 57 calendar design © Ann Magnuson
Club 57

Le Club 57 était probablement l'adresse la plus emblématique d'East Village. Niché au sous-sol d'une église polonaise de la St. Marks Place, le club existait depuis 5 ans seulement et était le foyer d'une communauté d'artistes très soudée. Contrairement au rocambolesque Studio 54, où il fallait voir et être vu, et où l'extravagance côtoyait la richesse et la célébrité, les stars se faisaient rares au Club 57, à condition de fermer les yeux sur ces inconnus complets qui deviendraient plus tard de véritables icônes de la scène artistique. Ann Magnuson, alors gérante du club, se souvient :

« Le club était tantôt une discothèque, tantôt une salle de projection, un bistrot, un laboratoire de théâtre, une galerie d'art ou encore un espace de rencontre sans tabous. Parfois, il devenait tout cela à la fois. »

Keith haring, Acts of Live Art at Club 57, 1980 © Joseph Szkodzinski
Keith haring, Acts of Live Art at Club 57, 1980 © Joseph Szkodzinski

Keith Haring déclamait des poésies au Club 57, la tête enfoncée dans un téléviseur. Il devint le responsable des expositions, montant ainsi la vitrine de ses propres œuvres et organisant des expositions avec les créations de ses amis et d'autres artistes. Deux de ces expositions témoigneront parfaitement du lieu et de l'époque : le Xerox Art Show et l'Erotic Art Show, chacune organisée en 1980. C'était de l'art DIY sans budget, empreint de l'attitude et de l'esthétique punk, et le club laissait libre champ à l'expérimentation et à l'émancipation tant sur le plan sexuel qu'artistique. Il régnait au Club 57 une atmosphère stylistique d'anarchie, d'improvisation et d'hédonisme.

Mudd Club entrance © rights reserved
Mudd Club entrance © rights reserved
Mudd Club

Haring ne se lassait pas d'admirer les graffitis qui habillaient la ville. Il travaillait aux côtés de graffeurs et aimait réaliser des projets publics en extérieur. Il transformera par exemple le métro new-yorkais en galerie d'art en dessinant dans chaque espace publicitaire libre, acquérant par la même occasion le statut de célébrité médiatique. Il ramènera aussi l'art du graffiti entre quatre murs, plus précisément lors d'une exposition qui se tiendra au Mudd Club en avril 1981. Baptisée Beyond Words, l'exposition sera organisée à la demande de Haring par le graffeur Futura 2000 et le rappeur Fab 5 Freddy, qui déclarera plus tard:

« L'idée de l'exposition était de faire comprendre aux gens que le graffiti ne s'arrêtait pas aux mots – que les graffeurs cherchaient à être reconnus comme peintres. »

Keith Haring Mudd Club Membership Card
Keith Haring Mudd Club Membership Card

Situé dans la White Street du quartier de Lower Manhattan, le Mudd Club partageait certains de ses interprètes réguliers avec le Club 57, comme les B-52's ou Klaus Nomi. Le Mudd Club abritait des toilettes unisexes et une galerie d'art au quatrième étage, dont le conservateur était un certain Keith Haring. En juillet 1979, un article du People Magazine énonçait ce qui suit :

« Punks, m'as-tu-vus et figures de la mode, bref toute cette gent new-yorkaise marginale, se sont trouvé un nouveau terrain de jeu pour exhiber leur chic maniéré. C'est le Mudd Club... Une authentique excentricité qui nous ramène aux années 1920, époque bénite des grands cabarets berlinois. »

Keith haring at his first show at the Tony Shafrazi Gallery© Allan Tannenbaum
Keith haring at his first show at the Tony Shafrazi Gallery© Allan Tannenbaum
Une galerie devenue club

En 1982, Haring rejoint une « véritable » galerie. D'abord assistant du galeriste Tony Shafrazi au SoHo, il devient ensuite artiste attitré de cette célèbre galerie. Sa première exposition inclura ses travaux initiaux sur tarp et ses collaborations avec le graffeur LAII. Sa deuxième lui vaudra d'entrer dans la légende. Toujours frileux à l'idée d'occuper un espace traditionnel, il transforme le sous-sol de la galerie pour lui donner des airs de club. Il y expose alors ses peintures fluorescentes Day-Glo et autres objets sous une lumière UV, renforçant encore l'ambiance « club » avec de la musique hip-hop et disco mixée par son petit ami Juan Dubose, DJ au sein de la galerie.

Talking Heads • Life During Wartime • Live at the Mudd Club • August 13, 1979
Paradise Garage

Le Paradise Garage était le club favori de Haring. Situé sur la King Street, le « garage » accueillait une clientèle noire, latino et homosexuelle avec plus de bienveillance que les autres établissements. Son principal trait distinctif était cependant la priorité donnée à la musique, les DJ étant maîtres des lieux. Le club se targuait de proposer l'installation sono la plus impressionnante de la ville, et le volume des haut-parleurs rendait impossible toute conversation. Ici, il fallait danser sans jaser – le Paradise Garage se posant ainsi comme un anti-Studio 54. Haring adorait les lieux. Le club jouera par ailleurs un rôle clé dans l'histoire de la musique dance, offrant son nom au genre « garage house ».

Madonna at Party for Life 1984
Madonna at Party for Life 1984

Le Paradise Garage était aussi l'endroit où Haring organisait ses propres fêtes d'anniversaire au milieu des années 1980, qu'il appelait ses « Parties of Life ». Autant de soirées qui deviendront mythiques sur la scène downtown. Madonna, alors à deux doigts de la consécration mondiale, fera partie de la fête en 1984 en chantant Dress You Up , elle-même habillée d'une tenue flamboyante dessinée par Haring en personne.

BOZAR | Keith Haring
Tout pour la musique

Keith Haring adorait la musique. Il dansait jusqu'au bout de la nuit, assistait à des concerts et dessinait des pochettes d'albums. La musique restera une muse fidèle, Haring pouvant compter sur un apport constant d'enregistrements conçus par ses amants et amis. Pendant ses projets publics, Haring avait pour habitude de monter le volume, son travail de peinture se transformant en une fête de quartier attirant souvent les foules. Opposé à la séparation des disciplines artistiques, il collaborera avec des DJ, des rappeurs, des danseurs et musiciens, fusionnant à tout jamais son art à celui de la musique hip-hop et dance, soit les deux genres émergents de la décennie.

Polaroid self portrait 1980-1 © de Young Museum
Polaroid self portrait 1980-1 © de Young Museum

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