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ROMINA LISCHKA : À LA CROISÉE DES CULTURES

Romina Lischka est incontestablement l’une des gambistes les plus appréciées du moment. Remarquée pour son intelligence et la douceur de son jeu, la musicienne autrichienne a eu la chance de partager la scène avec le Collegium Vocale Gent et le Ricercar Consort alors qu’elle était encore toute jeune. Depuis, elle s’est fait aussi un nom en tant que soliste, chanteuse de dhrupad et directrice artistique de son ensemble, le Hathor Consort. Cette saison, BOZAR consacre un portrait à cette artiste passionnée aux multiples facettes.  Nous l’avons interrogée sur son concert Dhrupad Fantasia.

Dhrupad Fantasia

La viole de gambe est un instrument qui semble peu commun à première vue. Comment avez-vous eu l’idée d’en jouer ? 

Avant de me lancer dans l’apprentissage de la viole de gambe, j’ai d’abord étudié la guitare. J’ai en quelque sorte grandi avec cet instrument : mon père jouait de la guitare pour accompagner ses chants viennois. Mais ma première professeure de guitare jouait également d’un autre instrument : la viole de gambe. À l’âge de treize ans, j’ai eu l’occasion de l’accompagner en Espagne, où elle suivait un stage auprès de Jordi Savall. Pour tout vous dire, j’étais là pour m’occuper de ses enfants mais ce qui m’a surtout intéressée, c’est la viole de gambe (rires). J’ai été réellement charmée par la richesse et la beauté sonore de cet instrument et j’ai donc absolument voulu apprendre à en jouer ! Cet amour pour ses sonorités pénétrantes ne m’a manifestement plus quitté.

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Après mes études secondaires, j’ai décidé de poursuivre l’apprentissage de la guitare au conservatoire de Vienne, mais j’ai immédiatement compris que ce cursus ne me convenait pas. J’ai donc rapidement intégré la Schola Cantorum à Bâle, qui est l’un des plus grands centres d’étude de la musique ancienne. Je m’y suis plongée dans l’apprentissage de la viole de gambe. Plus tard, j’ai fait la connaissance de Philippe Pierlot, auprès de qui j’ai poursuivi mon apprentissage.

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La viole de gambe n’est pas votre seule passion. Vous aimez aussi énormément le dhrupad (le plus ancien des styles de chant du nord de l’Inde, ndlr). D’où vient cette fascination ?  

Jeune fille, je chantais déjà de la musique indienne. Quand je vivais encore aux Pays-Bas, j’ai entendu que Marianne Svasek enseignait le dhrupad à Rotterdam. Je l’ai contactée et j’ai très vite pu commencer des cours de chant. Ma connaissance du dhrupad est un plus, elle me permet de comprendre plus facilement d’autres cultures musicales orientales. Les principes de base sont en effet les mêmes.

Dhrupad Fantasia - Uday Bhawalkar & Hathor Consort - Romina Lischka

Y a-t-il selon vous un lien entre la musique ancienne occidentale et les traditions musicales orientales ?  

En Occident, l’histoire de la musique a commencé avec le chant grégorien (chant liturgique médiéval, généralement à l’unisson) et la musique polyphonique. Ces styles procèdent d’une pensée tout à fait horizontale, du point de vue de la mélodie et de la voix. La mélodie prime également dans la tradition orientale. Il existe donc clairement une base commune entre ces deux traditions et je trouve ça vraiment passionnant de les rapprocher.  

Comme pour Dhrupad Fantasia

Précisément. Ce projet est né il y a deux ans déjà, et je suis heureuse de pouvoir à présent le faire découvrir au public belge. Durant mes études à Rotterdam, j’ai voulu me plonger encore plus dans le dhrupad et j’ai suivi un stage intensif de trois semaines auprès d’Uday Bhawalkar. Ensuite l’idée m’est venue de mêler dhrupad et musique de consort de la Renaissance. J’ai perçu clairement un lien entre les fantaisies anglaises pour viole de gambe et les ragas indiennes (un raga est un cadre mélodique à l’intérieur duquel le musicien peut improviser librement), avec parfois une trame mélodique très semblable.

The Hampden Portrait of Queen Elizabeth I, c. 1563. Attributed to Steven van der Meulen. Philip Mould Fine Paintings. Picture acquired through Wikimedia Commons. © public domain
The Hampden Portrait of Queen Elizabeth I, c. 1563. Attributed to Steven van der Meulen. Philip Mould Fine Paintings. Picture acquired through Wikimedia Commons. © public domain

À BOZAR, vous présentez Dhrupad Fantasia avec le Hathor Consort. Pourquoi avez-vous créé cet ensemble ? 

J’aime beaucoup la musique pour consort (ensemble d’instruments de la même famille, ndlr), mais je n’avais pas souvent l’occasion d’en jouer. J’ai donc décidé de monter mon propre consort de gambe ! (rires). J’adore jouer ce répertoire, mais dès la création du consort, j’ai tenu à associer à la musique pour cet ensemble d’autres cultures musicales, ce que je fais par exemple dans Dhrupad fantasia. Je me suis sentie très honorée le jour où un Indien m’a dit qu’il n’avait jamais entendu une musique indienne si belle. J’aime que ma musique serve de lieu de rencontre à des cultures qui, sans cette occasion, ne se croiseraient peut-être jamais.

Hathor Consort © Jef De Cat
Hathor Consort © Jef De Cat

Vos concerts varient constamment. Quel(s) projet(s) spécifique(s) n’avez-vous pas encore réalisé ?  

La liste est trop longue pour les citer tous ! J’aimerais me consacrer davantage à des projets interculturels. C’est d’ailleurs précisément la raison pour laquelle je joue de la musique ancienne : j’ai envie de me plonger dans l’histoire, la comprendre et en retirer quelque chose. Ceci ne m’empêche toutefois pas de me poser les questions suivantes : qu’est-ce qui est actuel ? Qu’est-ce qui interpelle les gens ? Je désir raconter une histoire et proposer des concerts qui ont du sens, qui parlent et qui sont source de libération. La musique n’est pas l’unique médium qui s’y prête : prenez le théâtre musical, par exemple. Pourquoi pas créer un théâtre du monde multiculturel ? Je sais que quatre grandes fêtes celtiques ont leur pendant en Inde. C’est un excellent point de départ !

Propos recueillis par Maarten Sterckx

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