Installation de Fransix Tenda Lomba - Peinture à huile sur aluminium froissé
RADAR

LE 60ème ANNIVERSAIRE DE L’INDÉPENDANCE DU CONGO VU PAR TROIS JEUNES ARTISTES CONGOLAIS 

BOZAR AT HOME

La scène artistique congolaise foisonne de jeunes artistes visuels très talentueux. Parmi eux, on peut citer Pamela Tulizo, Freddy Mutombo et Fransix Tenda Lomba. En ce mois de juin 2020, tous les trois sont à Bruxelles pour des projets professionnels.

 

Pamela Tulizo

Pamela Tulizo
Pamela Tulizo

« Personnellement, je ne pense pas que le Congo soit indépendant. Je n’arrive pas à le voir, à le vivre. Je n’aime pas trop en parler car cela me donne un sentiment de révolte… envers mon pays et envers moi. L’État ne protège pas la population. À Goma, où je vis, nous sommes tellement las et en colère… On n’en peut plus de l’insécurité, des massacres, de la crise économique, du chômage, de l’absence de liberté et de structures. Ça doit changer. La population en général, et la jeunesse en particulier, se sent tellement délaissée… En ce moment, j’entends partout le slogan "Black Lives Matter". C’est bien. Mais j’ai envie de dire aussi "Congolese Lives Matter".

« Le pays continue de s’enfoncer dans le chaos… Quelle est la responsabilité des Congolais dans cette situation ? Nous devons nous poser cette question. Sinon nous restons bloqués dans le passé et nous continuons d’être colonisés psychologiquement. Tout n’est pas de la faute de Leopold II et de la Belgique. Je suis contre la représentation du Roi Léopold II comme icône dans les lieux publics car pour moi cela revient à louer ses exploits au Congo. C’est très important de connaître l’histoire, alors pourquoi ne pas mettre sa statue dans un musée dédié à l’histoire coloniale, mais il faut aussi aller de l’avant ! Aujourd’hui, nous, la jeunesse congolaise, nous tentons de récrire et de nous approprier notre histoire mais il y a beaucoup de problèmes politiques, économiques, culturels… Par mon travail artistique qui se focalise sur les femmes du Kivu, je donne une image plus juste de qui nous sommes, loin de tous les clichés véhiculés par les médias. Je célèbre notre force et notre courage et nous redonne notre dignité. »

Pamela Tulizo, 26 ans, est photographe-journaliste et documentariste. Elle vit à Goma, chef-lieu du Nord Kivu où elle développe notamment un travail photographique artistique sur les femmes du Kivu. Après avoir été exposée à la dernière biennale de Lubumbashi, Pamela vient de remporter le concours international Dior Photography Award for Young Talent. 


Freddy Mutombo

Freddy Mutombo
Freddy Mutombo

« Indépendance. Ce mot cogne dans ma tête sans que je puisse l’apprivoiser. C’est la condition d’une nation, d’un État dont les résidents et la population exercent l’autogouvernance, une souveraineté totale sur le territoire. Que veut dire ce mot au regard du Congo d’aujourd’hui ? C’est avec mon approche et ma réflexion d’artiste que j’explore cette question, que je veux en éclairer la profondeur, en éprouver le vertige. Dans l’exposition Indépen-danse ?, j’invite le public à célébrer une indépendance congolaise fictionnelle… entre mémoire et (dés)espoir, entre musique et politique.

« Le 30 juin 1960, il y a 60 ans, l’indépendance était effectivement arrachée sur le papier à la Belgique. C’était hier et il y a une éternité. Depuis ce jour historique, le processus d’indépendance, commencé bien avant cette date, est toujours en cours… et les stigmates coloniaux n’en finissent pas de suppurer… au Congo comme en Belgique. Et l’on ne veut rien voir, surtout ne rien sentir, chez les ex-vainqueurs comme chez les ex-vaincus. Les photographies que je présente, tirées de ma série Explorations rejouent des scènes coloniales et brouillent sciemment les pistes. J’utilise des images d’archives glanées au fil de mes recherches. Lorsque je les ai découvertes, elles ont commencé à me hanter… comme si elles se prolongeaient dans le présent. À l’heure où une vague décoloniale gronde de nouveau des profondeurs du monde, il nous faut travailler à sortir de la grande nuit. Le déboulonnage des statues de Leopold II est un acte symbolique fort mais on ne peut pas enterrer l’histoire. C’est dangereux. Il faut l’enseigner, l’expliquer et surtout faire une place à l’histoire et aux récits congolais. »

Freddy Mutombo, 41 ans, membre du collectif kinois Eza Possibles, vit depuis quelques années à Bruxelles. Il mène actuellement une recherche à l’Africa Museum de Tervuren sur les images photographiques produites au Congo durant la colonisation. Son travail fait l’objet d’une exposition Indépen-danse ? qui se tient du 30 juin au 11 juillet 2020, à Kuumba, la Maison Africaine Flamande, à Bruxelles. Le vernissage de l’exposition aura lieu le 30 juin à 18:00 à Kuumba. Une performance de l’artiste, La danse des discours, aura lieu durant le vernissage à 18:30 (entrée gratuite sur inscription).

 

Fransix Tenda Lomba

Fransix Tenda Lomba
Fransix Tenda Lomba

« Un bébé de 60 ans, c’est étrange non ? Célébrer cet anniversaire ne représente pas grand-chose pour moi car c’est une commémoration cosmétique. Elle n’a pas d’impact sur ce que nous avons appelé indépendance. La colonisation est un système que l’on doit déboulonner en profondeur et non de manière superficielle. L’indépendance a été proclamée mais elle n’est pas acquise. Aujourd’hui, c’est pareil : beaucoup de discours mais rien ne change sur le fond. Les Congolais sont vraiment conscients de cette inertie et en ont vraiment assez !

« Je termine mon premier film d’animation à Bruxelles, à l’invitation des Studios Graphoui. À travers les dessins réalisés sur des anciens carnets d’école de ma mère datant des années 90 et des archives sonores, c’est un voyage condensé de l’histoire du Congo-Zaïre. Par ma voix s’exprime celle de la jeunesse congolaise sur notre histoire, sur ce que l’on a raconté sur nous. Si j’apprécie les films de Thierry Michel, ce n’est pas mon regard ni ma voix. Aujourd’hui, c’est à nous de raconter nos "Masolos", nos histoires. C’est ce que je fais dans mon travail… Eza laki mukolo moko… Il était une fois… »

Fransix Tenda Lomba, 36 ans, diplômé de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, collabore avec le Kin ArtStudio et développe une pratique pluridisciplinaire qui associe dessin, peinture, sculpture et film d’animation. Il vit à Kinshasa mais voyage à travers le monde, multipliant les résidences artistiques et les expositions. Actuellement à Bruxelles, il est en résidence à l’invitation des Ateliers Graphoui pour réaliser son premier court-métrage d’animation Kelasi, qui signifie « École » en lingala : un voyage à travers l’histoire du Congo-Zaïre et les cahiers d’école de sa mère, directrice d’une école primaire publique, retravaillés par l’artiste.

Propos recueillis par Ayoko Mensah

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