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RADAR

Isabelle Faust, une vraie musicienne

Rencontre avec notre artiste en résidence

La violoniste allemande Isabelle Faust est une vraie musicienne. Pour elle, l’interprétation d’une œuvre s’accompagne nécessairement d’une plongée dans l’esthétique et les écrits de son compositeur ou de sa compositrice. Ses recherches ont pour effet de révéler l’énergie substantielle de l’œuvre musicale. Les sorties discographiques de cette soliste et chambriste hors pair, aussi à l’aise dans Bach ou Beethoven que dans Kurtág, suscitent immanquablement les éloges du public et de la presse. Le 14 décembre 2019, nous la rencontrions lors de son concert à BOZAR en compagnie d’Iván Fischer, Tabea Zimmermann et du Concertgebouworkest Amsterdam. Dans un français remarquable teinté d’un accent délicieux, Isabelle Faust nous éclairait sur le programme de sa résidence en nos murs cette saison.

Isabelle Faust at BOZAR - 14 DEC. '19 © Lorraine Wauters
Isabelle Faust at BOZAR - 14 DEC. '19 © Lorraine Wauters

Quelle joie de vous entendre dans la Salle Henry Le Bœuf  ! Comment vous y sentez-vous ?

C'est très agréable de jouer dans cette salle. L'acoustique est généreuse, mais pas trop : c'est l'idéal lorsqu'on joue avec orchestre. J'ai parfois redouté que l'acoustique y soit trop sèche pour le jeu en solo, mais en réalité elle convient bien. J'aime aussi son esthétique particulière ; sa forme ovoïde est très harmonieuse.

Nous devrions vous y entendre à trois reprises au cours de la saison 2020-2021. Quelle surprise nous réservez-vous ? 

Je pense n'avoir jamais joué en solo avec des cordes en boyaux [sur instrument ancien, NDLR] dans cette salle. Je m'y essaierai sans doute avec les Sonates et Partitas de Bach.

Qu'est-ce qui distingue le jeu sur violon ancien de celui sur violon moderne ?

Tout est une question de timbre, de résonance et d'articulation. Un violon ancien vous permet de créer un son sec ou transparent selon la texture désirée. Mais contrairement au piano où la version ancienne et la version moderne sont fondamentalement distinctes, au violon, la différence se situe au niveau des cordes qui sont en boyaux pour la musique ancienne ou métalliques pour la musique de l'époque romantique à aujourd'hui.

Vous voguez allègrement de l'ancien au moderne, tant au niveau de l'instrument que du répertoire. Comment vous accordez-vous une telle liberté sans perdre en cohérence ?

Bonne question... Certains répertoires, comme la musique de Mozart, sont plus faciles à jouer sur instruments historiques. Il est rare que je joue ce répertoire sur instrument moderne. Je trouve que la rhétorique qui permet d'animer la musique de Mozart est plus facile à mettre en œuvre avec un orchestre qui joue sur instruments historiques. Il Giardino Armonico en est un bel exemple : cet ensemble pense du baroque vers Mozart et non du romantisme vers le classicisme. Cette manière d'appréhender la musique de Mozart dans la « bonne » direction historique est fondamentale selon moi.

Les trios avec piano de Beethoven sont un parfait prétexte à vos retrouvailles avec vos amis le violoncelliste Jean-Guihen Queyras et le pianiste Alexander Melnikov...

C’est vrai. Nous avions consacré un album à quelques trios de Beethoven en 2014. Ensuite, nous avons été invités à en jouer l'intégrale lors de l'année Beethoven. C'était l'occasion de les apprendre et de les enregistrer. Le Trio à l'Archiduc figurait déjà sur notre disque, mais l’autre pièce programmée à BOZAR, les Variations Kakadu, op. 121a, est neuve pour nous.

© Molina Visuals
© Molina Visuals

L'homogénéité de votre trio est reconnue mondialement. Quel est votre secret ?

Nous abordons la musique d'une manière commune. Nous partageons tous les trois une même vision artistique.

C'est-à-dire ?

Avec Jean-Guihen, nous avons des façons de produire le son qui sont très similaires. Imaginez deux instrumentistes à cordes qui jouent ensemble. Si l'un met plus de vibrato que l'autre, ils sont face à un problème : jamais ils ne pourront créer un accord pur. Pour que deux musiciens puissent « s'accorder », il faut que leurs jeux respectifs se marient bien dès le départ, sans qu'il ne soit nécessaire d'en discuter. Lorsque nous abordons une nouvelle œuvre, nos manières de concevoir les atmosphères diffèrent parfois. Mais chacun s'adapte aux autres, si bien que nous parvenons très vite à nous comprendre.

Et qu'en est-il du jeu avec Alexander Melnikov ?

Sacha [Alexander] étant pianiste, la question du vibrato ne se pose pas. C'est plus une question de rhétorique. Nous sommes attentifs au sens dramatique, au tempo, à l'agogique... Tous ces aspects ont été questionnés au début de notre collaboration. C’était il y a 20 ans ! Entre-temps, nous avons évolué ensemble. Nous nous sommes encouragés mutuellement, en nourrissant notre curiosité – notamment quant à la pratique historiquement informée. Notre chemin commun est si long qu'il y a beaucoup d'aspects sur lesquels nous ne nous arrêtons plus, et qui se règlent instantanément. Mais nous ne sommes pas toujours du même avis. L'inverse serait d'ailleurs ennuyeux !

La dimension humaine paraît centrale dans votre conception de la musique. Pour vous, la musique est avant tout une histoire de partage ?

Rares sont les musiques qui délivrent tout leur potentiel lorsque l'interprète ne les aborde qu'en solitaire. Prenez les Sonates et Partitas de Bach ; bien qu'il s'agisse de pièces pour violon seul, l'instrumentiste est constamment en dialogue avec lui-même ou elle-même. La musique y est polyphonique. Il y a toujours plusieurs voix qui parlent, des questions, des réponses... D'autres musiques s'apparentent plus à des monologues. Les concertos de Paganini, par exemple, impressionnent par leur virtuosité. Mais ce n'est pas ma tasse de thé : il y a moins à découvrir ! Les concertos de Mozart ou Beethoven, eux, sont insondables...

Isabelle Faust at BOZAR - 14 DEC. '19 © Lorraine Wauters
Isabelle Faust at BOZAR - 14 DEC. '19 © Lorraine Wauters

Vous aborderez Brahms en nonette avec une formation de musiciens plutôt confidentielle. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet ensemble ?

Ce groupe est magnifique ! Tout n'était pas simple au départ, car il est constitué d'amis musiciens mais aussi de personnes qui m'étaient inconnues avant sa création. Et en musique de chambre, je tiens toujours à travailler avec des musiciens que je connais pour m'assurer de la réussite du projet. Cette fois-ci, j'ai pris un risque en constituant un groupe hétérogène. Je dois dire que le résultat est très convaincant ! Je vous le recommande vivement ! [rires] Je suis contente d'avoir ce groupe car ce n'est pas une mince affaire de créer un ensemble pour jouer de la musique de chambre à plus de cinq musiciens. Le programme consacré à la Sérénade de Brahms est relativement nouveau. Nous l’avons joué en 2018-2019. Le présenter à BOZAR va rendre tout le monde heureux !

Propos recueillis par Luc Vermeulen

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