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Même si la bataille contre le SARS-CoV-2 n’est pas encore gagnée, le confinement sélectif en a fortement ralenti la propagation. La vie économique redémarre en douceur et les musées rouvriront eux aussi bientôt leurs portes. Mais qu’en est-il des arts de la scène ? Les grandes maisons de la culture doivent à présent se montrer solidaires et ouvrir leurs grandes salles aux artistes qui ne peuvent toujours pas se produire dans des infrastructures plus petites. C’est ce qu’indique Paul Dujardin, CEO de BOZAR. Mais le secteur créatif aura besoin du soutien de l’Europe pour pouvoir se relever.  

Cette crise du coronavirus a vu émerger la multiplication des métaphores guerrières. Le terrible virus à l’origine de la pandémie de COVID-19 est devenu l’ennemi, le personnel du secteur de la santé un bataillon de soldats et les hôpitaux et les maisons de repos la ligne de front. On fait des réserves et quiconque ne suit pas strictement les règles est considéré comme un traître.   

Le problème, c’est que ces métaphores martiales perturbent souvent le débat, car elles en durcissent le ton et exacerbent inutilement les divergences. Nous pouvons toutefois tirer des leçons de ces années de guerre.

En 1945, juste après la libération, la Belgique était en ruines. L’économie était dévastée et les sans-abri se comptaient par centaines de milliers. Le 21 décembre 1945, le gouvernement a donc promulgué un arrêté-loi (qui n’était autre qu’une loi de pouvoirs spéciaux) l’autorisant à obliger les propriétaires à héberger des sans-abri. Une décision qui s’imposait vu l’ampleur de la crise du logement à l’époque.

Cette forme de solidarité, bien que ayant une forme volontaire, pourrait inspirer le secteur culturel aujourd’hui. À partir du 18 mai, les musées et salles d’exposition pourront probablement rouvrir leurs portes. Dans des conditions strictes, les visiteurs pourront donc à nouveau profiter de la beauté de l’art. Il était plus que temps ! Des enquêtes ont montré que les Belges sont de plus en plus nombreux à enfreindre les règles de distanciation sociale. L’heure est donc venue d’autoriser la reprise des contacts sociaux (limités et réglementés), en-dehors du seul cadre professionnel.  

Les grands événements comme les festivals ne seront probablement pas autorisés avant un bon bout de temps. Mais il existe toutefois un moyen de redonner quelque espoir au secteur des arts de la scène (théâtre, danse, musique…). Les grandes maisons de la culture, comme le Palais des Beaux-Arts, doivent prendre l’initiative en partageant leurs grandes salles avec des collègues qui ne sont pas encore autorisés à rouvrir leurs (plus petites) infrastructures. Prenons un exemple concret : BOZAR et sa salle Henry Le Bœuf, où se déroule chaque année le Concours Reine Élisabeth, peut accueillir 2 200 spectateurs. Même en n’utilisant qu’une partie de cette capacité, nous pourrions permettre à plus de 1000 personnes d’assister en toute sécurité à un spectacle. Pour la plupart des compagnies de théâtre ou ensembles musicaux du pays, 500 spectateurs représentent un énorme public, et donc bien plus de personnes qu’ils ne pourraient accueillir dans leurs propres salles ou dans les centres culturels. Les nombreuses répétitions reportées et autres annulations auxquelles les grandes salles sont confrontées, permettent de libérer une très grande capacité. Nous sommes déjà en discussion avec nos collègues de La Monnaie et Anne Teresa De Keersmaeker à ce sujet. À BOZAR, nous pouvons certainement tabler sur 60 soirées d’ici la fin de l’année. Mais l’idée n’est pas que les grandes maisons de la culture en tirent financièrement profit. Nos collègues qui bénéficient de subventions structurelles, qui parviennent à tenir le coup et qui ont mis leur personnel au chômage temporaire ont davantage de fonds que les petits acteurs du secteur culturel qui se retrouvent aujourd’hui dans une situation des plus critiques.   

C’est d’ailleurs dans l’intérêt du secteur culturel de faire preuve de solidarité. Il ne faut pas l’y contraindre, comme ce fut le cas pour les propriétaires en 1945 ; cela doit se faire sur une base volontaire. Si les petits acteurs vulnérables déposent le bilan, les grandes maisons de la culture ne tarderont pas à faire face à de graves difficultés. C’est d’ailleurs précisément ce qui les a amenées à critiquer la regrettable décision (qui fut finalement retirée) du gouvernement flamand de couper dans les subsides destinés aux projets.       

Accueillir temporairement les artistes « sans-abri » ne sera pas suffisant pour sauver le secteur culturel. Bien d’autres mesures sont nécessaires. Tous les artistes et toutes les organisations ne bénéficient pas des mesures de soutien « classiques » adoptées par le gouvernement fédéral et les différentes communautés du pays. Les petits acteurs vulnérables, en particulier, sont restés sur la touche. Le Fonds d’urgence en voie de constitution doit aussi pouvoir venir en aide aux freelances.   

Les 8 et 9 mai, nous avons commémoré le 75e anniversaire de la Seconde Guerre mondiale et le 70e anniversaire de la Déclaration Schuman qui a jeté les bases de l'Unification européenne. Lorsque la plupart des théâtres, musées et salles de concert européens étaient en ruine après la guerre, les travailleurs culturels et les artistes n’ont pas baissé les bras. Les grands festivals européens, comme celui d'Avignon ou la Documenta de Kassel, qui font partie de notre héritage européen le plus précieux, ont comblé le vide à l'époque.

Il est grand temps aujourd’hui que l’Europe prenne des mesures pour soutenir la culture européenne afin de surmonter la crise du Coronavirus. Le Parlement européen  a déjà pris les devants le 5 mai. « L’Europe ne peut accepter la disparition des choses qui la définissent, à savoir une scène culturelle et créative riche, dynamique et productive. Pour cette raison, l’UE doit soutenir directement et sans attendre les acteurs concernés », a déclaré Sabine Verheyen, présidente de la commission de la culture et de l’éducation du Parlement européen.  

Les commissaires compétents, Mariya Gabriel et Thierry Breton, ont répondu que la culture et les valeurs de l’UE devaient être préservées « à tout prix ». Ils ont ainsi annoncé qu’un plan européen de soutien aux secteurs culturel et créatif était en préparation.

Il est vital, pour la culture, les médias et le tourisme en Europe, mais aussi pour la crédibilité de l’Union européenne, que ces belles promesses et ces déclarations fortes se concrétisent vraiment. Car sinon, nos belles salles pourraient rester vides encore longtemps.

 

Paul Dujardin est directeur artistique et CEO de BOZAR – Palais des Beaux-Arts, Co-Fondateur du European Concert Hall Organisation, Vice-Président de l'European Festival Association et Président d'Europa Nostra Belgium.


  • © Veerle Vercauteren

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