Dans Ways of Being, vous avez exploré ce que vous appelez « l’intelligence plus-qu-humaine ». Comment expliqueriez-vous cette idée ?
James Bridle : « Le plus-qu-humain fait référence à l'idée que les humains sont uniques, mais pas spéciaux. Nous sommes de nombreux êtres différents vivant sur cette planète, et à mesure que nous, les humains, en apprenons de plus en plus sur les autres, nous commençons à comprendre qu'ils sont intelligents de nombreuses façons intéressantes. Les plantes, les animaux et les écosystèmes entiers peuvent nous aider à comprendre comment mieux vivre sur Terre. »
Vous mentionnez l'intelligence des plantes, des animaux et des écosystèmes. Décririez-vous l'IA comme étant plus-qu-humaine également ?
Bridle : « J'ai toujours l'impression qu'en parlant de l'IA, nous abordons deux réalités distinctes. Nous avons cette idée de science-fiction des ordinateurs surhumains, censés être plus grands ou meilleurs que nous. Mais l'IA, telle qu’elle existe aujourd'hui, n'est qu'un logiciel complexe. Ce ne sont que des statistiques et des mathématiques. Ce n'est absolument pas le même type d'intelligence que celle des plantes, des animaux ou des humains.
En même temps, l’IA nous offre un moyen de repenser ce que nous entendons par intelligence. Les milliardaires et les dirigeants des grandes entreprises technologiques l'envisagent principalement comme un outil au service de la productivité et du profit, ce qui contraste complètement avec la manière dont la plupart d’entre nous appréhendons l’intelligence. De ce point de vue, je considère l’essor de l’IA comme une occasion pour nous, en tant qu’espèce, de s’ouvrir à de nouvelles relations avec le monde qui nous entoure. »
Les personnes qui dirigent les entreprises technologiques décident de l'usage de l'IA. Cela ne fait-il pas d'elle une menace potentielle ?
Bridle : « Je ne considère pas l'IA en tant que logiciel informatique comme une menace en soi, mais je trouve qu'il est extrêmement inquiétant de voir comment elle est actuellement mise en œuvre. Cela accroît le pouvoir financier, politique et social d'un nombre toujours plus restreint de personnes, qui n'ont pas nécessairement les intérêts de tous à cœur. Je pense aussi que son influence menace notre compréhension du monde, notamment à travers son rôle dans la reproduction des informations et des connaissances académiques. Et bien entendu, il y a des coûts environnementaux considérable associés à la façon dont l’IA est développée aujourd’hui. »
Si l'IA devait véritablement répondre aux besoins d'aujourd'hui, à quoi devrait-elle ressembler ?
Bridle : « Il existe des exemples fascinants de la manière dont différentes formes d'intelligence peuvent se combiner. L'un de mes préférés concerne la prédiction des tremblements de terre. Dans certaines zones sismiques en Italie, des chercheurs ont équipé des chèvres et des moutons de capteurs, et ils ont découvert que ces animaux manifestaient des comportements particulièrement agités avant les tremblements de terre – un phénomène qui était depuis longtemps mentionné dans les mythes et le folklore, mais que nous n’avions pas encore pu exploiter de façon systématique.
La science n’a pas encore élucidé comment ces animaux parviennent à détecter ces événements, mais ce projet montre qu’il suffit de les écouter. Nous pouvons permettre aux animaux de continuer à vivre leur vie de façon merveilleuse tout en nous aidant grâce à des sens que nous n’avons pas. Des logiciels intelligents, comme l'apprentissage automatique dans ce cas, nous fournissent les données nécessaires pour comprendre ce qui se passe et prédire les tremblements de terre, offrant ainsi la possibilité de sauver des vies humaines et animales. »
Cette collaboration entre différentes formes d’intelligence se reflète-t-elle dans votre travail actuel, axé sur l'autonomie et la capacité d'agir (agency) ?
Bridle : « Dans mon travail, je suis constamment confronté à la prise de conscience que nos vies sont gouvernées par des systèmes que nous ne comprenons pas, ce qui engendre un sentiment d’impuissance face à l’état du monde. Cela se traduit par de la peur et de l’incertitude, mais aussi par de la colère et de la rage, des émotions qui ont alimenté la montée de l’extrême droite. Tout est interconnecté. Pour moi, l’opposé de ce sentiment est l’autonomie et le développement de cette capacité à agir (agency) : même si vous ne comprenez pas complètement le monde qui vous entoure, vous pouvez malgré tout poser des actions significatives. Quand j’étais profondément affecté par la question du climat, j’ai commencé à construire mes propres panneaux solaires, et cela m’a permis de diminuer mon sentiment d'incertitude. Aujourd'hui, j’essaie de créer une communauté énergétique, où nous travaillons collectivement à la construction de notre propre infrastructure renouvelable - non seulement pour produire de l’électricité, mais aussi pour cultiver le savoir.
C’est en réfléchissant au monde plus-qu-humain que j’ai compris cette notion d'agency, qui permet de se détacher de la pensée individuelle incessante. Lorsque différentes formes d’intelligence, forgées par des vies et des histoires diverses, se rencontrent, elles ouvrent la voie à de nouvelles façons de penser. Reconnaître et cultiver cette capacité permet à davantage d’entre nous de développer des solutions et de provoquer un changement, à mesure que nous découvrons ce que nous devons faire dans les années à venir. »