Publié le - Kate Dejonckheere

Le plaidoyer de Zadie Smith pour la curiosité et l’ambivalence

Avec des romans comme Sourires de loup et De la beauté, elle est devenue une des voix les plus influentes de la littérature anglophone d’aujourd’hui. Zadie Smith surfe entre sérieux intellectuel et humour, entre autodérision et analyse pointue, et fait coexister les contradictions avec une évidence déconcertante. Elle s’élève encore et encore contre les réponses simplistes et les positions figées. Cette vision traverse comme un fil rouge Dead and Alive, son tout dernier recueil d’essais (non encore traduit en français), qui est également l’occasion de sa venue à Bozar, où elle s’entretiendra avec Annelies Beck.

Dans Dead and Alive, Smith explore les tensions entre identité, langue et pouvoir, tout en étudiant le rapport que l’art et la pensée peuvent entretenir avec eux. Elle plaide sans relâche en faveur de la pluralité et de l’ambivalence : non pas comme idéal abstrait, mais comme mode d’observation nécessaire dans un monde qui tend souvent à l’univocité. Dans un des essais du recueil, consacré à l’artiste peintre britannique Celia Paul, Smith examine le pouvoir du regard en relation avec le genre. Elle montre comment Paul, en raison de sa relation avec Lucian Freud, a longtemps été considérée comme une muse. À travers sa peinture, elle a pourtant décidé de regarder elle-même au lieu d’être simplement regardée. Smith estime que Freud, comme tout artiste, a des angles morts dans sa perception et adopte une attitude critique face à la « cancel culture », où les débats prennent souvent une tournure simpliste. Elle souligne en même temps que la misogynie n’est pas un angle mort dans la perception, mais une vision très précise inscrite dans une superstructure intellectuelle solidement construite. 

Le regard colonial est aussi abordé. Dans un essai sur l’artiste peintre britannique Celia Paul, Smith se demande si l’art doit se contenter d’offrir un contrepoids politique et artistique à des rapports de force asymétriques. Elle décèle un idéal d’hybridité dans l’art d’Odutola. Cet intérêt pour les identités complexes est également présent dans la fiction de Smith. Dès son premier roman, Sourires de loup, elle explore des personnages qui évoluent entre différentes réalités culturelles et sociales. L’ambiguïté est aussi au cœur de De la beauté, Ceux du Nord-Ouest, Swing Time et de son récent roman historique L’Imposture (The Fraud).

L’essai sur Kara Walker est le prolongement du même thème. Dans des sculptures que certains artistes jugent « scabreuses », l’artiste américaine dévoile les rapports de force coloniaux. Smith fait ressortir la tension inhérente aux reproches classiques adressés aux artistes issus de groupes minoritaires : d’une part, ils se montreraient trop complaisants envers le monde de l’art blanc dominant, et d’autre part, ils ne répondraient pas suffisamment, à travers leur art, au besoin de « self-care » d’un public noir. Smith salue le choix sans compromis fait par Walker de suivre ses obsessions artistiques et de montrer dans son intégralité le triste salmigondis de l’histoire, digéré et non digéré.

Dans « European Family », le premier essai du recueil, Smith rapporte sa visite d’une exposition au Palais du Luxembourg consacrée à un cabinet de curiosités de Dresde. Elle remet en question le langage autosatisfait des commissaires de l’exposition. Selon elle, ceux-ci prennent le mot « pouvoir » trop au pied de la lettre, le considérant comme « le mot déterminant qui a permis d’étiqueter définitivement l’“autre” exotique et de le renvoyer au domaine du colonisé, du soumis et de l’indigène ». Elle y oppose une porcelaine de Chine intitulée « Famille européenne », représentation caricaturale de l’“autre” européen. Elle dissèque également le mot « eurocentrisme », qui selon elle ne rend pas justice à l’acte de déprédation et d’appropriation, ni à la particularité des objets eux-mêmes. 

Le rôle de la langue dans les questions de pouvoir et d’identité traverse bon nombre des essais de Smith. Ce n’est pas par hasard qu’elle reprend son fameux essai « Plaidoyer pour la fiction ». Dans ce texte, paru initialement en 2019 dans The New York Review, elle s’oppose au principe dominant du « reste sur ton propre terrain » : l’idée selon laquelle les auteurs ne peuvent ou ne devraient écrire que sur des personnes qui, fondamentalement, leur ressemblent. Elle reconnaît la sensibilité autour du langage dans un contexte où les mots sont utilisés à des fins de politique d’immigration et de stratégies militaires, mais souligne que des notions telles que l’«appropriation culturelle » ne sont pas des éléments neutres. Ce sont aussi des constructions linguistiques qui rendent certaines idées possibles et qui en limitent d’autres. Smith ne croit pas non plus que les lecteurs se reconnaissent nécessairement dans des récits à propos d’identités qui se rattachent étroitement à leur propre expérience, et elle prend fait et cause pour le « voyeurisme interpersonnel » et la polyphonie.

À une époque où l’intelligence artificielle et les mouvements autoritaires se servent du langage avec peu de nuance, Dead and Alive se veut un plaidoyer en faveur de la curiosité et de la liberté. Auteurs, artistes, lecteurs et spectateurs doivent faire fi des principes qui entravent le regard impartial et la liberté de penser. Dans la préface, Smith exprime la chose comme suit : « entre les couvertures de ce livre, vous êtes libre d’agir comme bon vous semble, et cette liberté est inconditionnelle. »