Publié le - Cedric Feys

L’univers de Jlin : une musique qui ne laisse personne indifférent

Des longues journées de travail dans une aciérie de Gary, Indiana, à une place de finaliste du Prix Pulitzer de musique : tel est l’itinéraire peu commun de Jerrilynn Patton, alias Jlin. Avec ses polyrythmies incisives et un univers sonore brut, elle s’est imposée comme une voix singulière de la musique électronique.

Jlin a commencé sa carrière musicale comme productrice de footwork, un style né à Chicago et étroitement lié à la danse du même nom. Cette musique se caractérise par un tempo très élevé, des rythmes irréguliers et fortement syncopés, des sous-basses proéminentes, une esthétique de production lo-fi ainsi que des samples empruntés au R&B et à la pop. Il en résulte une musique énergique, riche en accents inattendus, sur laquelle les danseurs rivalisent de virtuosité à travers des jeux de jambes complexes.  

Erotic Heat (2011), le premier morceau publié par Jlin, s’inscrit encore pleinement dans la tradition du footwork. À partir du sample « The sweet seduction is haunting my dream », elle déploie un titre sans concession où un simple fragment sonore se transforme en un rythme d’une intensité pulsante. Peu à peu, elle repousse les limites du genre. Sur Black Origami (2017) Jlin complexifie les structures, les rend moins prévisibles et s’éloigne du footwork pour évoluer vers un langage plus abstrait, au-delà du genre. Ses collaborations avec William Basinski et Holly Herndon en témoignent. Sur Akoma (2024), Jlin s’entoure également de figures majeures : Björk et Philip Glass. Dans le morceau de clôture, The Precision of Infinity, les célèbres arpèges de Glass viennent se frotter à l’électronique foisonnante de Jlin. 

Pour Jlin, le rythme est une question existentielle : « Le battement originel, c’est le coeur, et sans lui il n’y a rien. Pour moi, le rythme est amour, et l’amour est rythme. Je suis un être profondément rythmique, un être qui marche au rythme du monde. » Le rythme constitue également le cœur de sa musique. Ses morceaux sont construits à partir de percussions minutieusement ciselées, de motifs asymétriques et d’accents en perpétuel déplacement. La répétition exacte y cède la place à une transformation constante. Jlin revendique le mantra « CPU – Clean, Precise, Unpredictable ».

La musique de Jlin trouve également de plus en plus de traductions acoustiques. À la demande du Kronos Quartet, elle compose Little Black Book (2018), un quatuor à cordes enrichi d’une grosse caisse. À Bozar, vous pouvez entendre un arrangement interprété par l’Extended Music Collective. On la découvrira également aux côtés de Third Coast Percussion. Leur précédente collaboration, Perspective (2023), donnait vie à l’univers de Jlin grâce à un arsenal d’instruments de percussion et leur a valu d’emblée une nomination au Pulitzer.