Le lauréat ne repartira pas seulement avec un avenir prometteur : il aura aussi le privilège de jouer sur le violoncelle Goffriller « Casals » de 1733. Qu’est-ce qui rend cet instrument — et son illustre propriétaire catalan Pablo Casals — si exceptionnels ? Bernard Meillat, conseiller musical de la Fondation Pau Casals, nous éclaire à ce sujet.
Pour le public d’aujourd’hui, qui ne connaît pas toujours Pablo Casals au-delà de son nom, qui était-il vraiment - comme musicien, mais aussi comme homme ?
Bernard Meillat : La vie de Casals est digne d’un roman : un petit garçon, né dans un petit village catalan, qui ne découvre le violoncelle qu’à l’âge de onze ans, devient non seulement le plus grand violoncelliste de son temps mais aussi une icône de l’humanisme. Au-delà de sa longue carrière, ses enregistrements (notamment les Suites de Bach, le Concerto de Dvorak, nombre d’œuvres de musique de chambre – en trio avec le pianiste Alfred Cortot et le violoniste Jacques Thibaud, ou à Prades) restent aujourd’hui des références incontournables et des inspirations. Tout au long de sa vie, dès les premières années du 20ème siècle lorsqu’il prit fait et cause pour Dreyfus, il a lutté contre les injustices, pour la paix et la démocratie. En 1945, il renonça à sa carrière pour protester contre la décision des alliés de maintenir la dictature de Franco en Espagne. Il reçut la Médaille de la Paix des Nations Unies, et fut nominé pour le Prix Nobel. Le secret de sa réussite et de sa longévité, c’est un immense amour de la musique et de la vie, un goût des choses simples, et une capacité d’émerveillement qui ne s’est jamais tarie jusqu’à ses derniers jours.
Casals est souvent présenté comme celui qui a “réinventé” le violoncelle moderne : en quoi son approche de l’instrument et de la musique était-elle révolutionnaire ?
Grâce au mélange d’intuition et d’esprit logique qui le caractérise, Casals a profondément changé la technique du violoncelle. Au lieu de déplacer la main gauche le long du manche, comme c'était l'usage, il lui parut naturel de se servir de l'extension de la main et des doigts. Cela donnait une agilité supérieure et une justesse d’intonation beaucoup plus sûre. Quant au jeu de l’archet, Casals balaya les contraintes inutiles qui étaient alors la règle, tel le blocage de l'articulation du coude ou l’utilisation constante de toute la longueur de l’archet. Casals détestait le culte du beau son pour lui-même. Un grand vibrato systématique lui semblait vite monotone et inexpressif. La nécessité de varier et de maîtriser le vibrato était la plus importante leçon que Casals apportait à l'ensemble des instrumentistes à cordes : leçon technique car il est très difficile d'y parvenir, et leçon d'humilité car le narcissisme sonore s'efface devant la musique.
Qu’est-ce qui distingue Pablo Casals des autres grands violoncellistes de son époque et pourquoi reste-t-il une référence incontournable un siècle plus tard ?
L’aisance technique, la justesse impeccable donnaient de nouveaux horizons aux violoncellistes. C’est avec Casals que l’instrument s’est imposé comme un instrument soliste à part entière, à l’égal du piano et du violon, même si son répertoire concertant était restreint. Casals partage avec Furtwängler le privilège rare de rester une ‘référence incontournable’. Même la grande vague des ‘baroqueux’ n’a pas démodé son interprétation des Suites pour violoncelle de Bach. Et Harnoncourt disait que l’enregistrement de la 40ème Symphonie de Mozart qu’il préférait était celui de Casals. On a très souvent interrogé Casals sur les rapports entre intuition et intelligence dans l'interprétation musicale. Bergson (philosophe français) en avait longuement parlé avec lui. Casals faisait confiance à son intuition, mais ne cessait de s’interroger, de chercher. En parlant de l’interprétation de Bach, Casals disait : ‘Nous sortons à peine de l'étape des tâtonnements. Le meilleur conseil est d'écarter délibérément les préjugés et de nous approcher le plus possible de ce que cette musique nous communique, nous inspire.’ Ses interprétations n’ont jamais cessé d’évoluer et il était persuadé, à 90 ans, de continuer à faire des progrès dans la compréhension des œuvres.
Pablo Casals a-t-il nourri le désir de transmettre son art aux jeunes musiciens à certains moments de sa carrière ?
Il a enseigné très tôt. Il est devenu professeur de l’Ecole Municipale de Barcelone dès 1896, alors qu’il n’avait pas encore 20 ans. Lorsque sa carrière se développa de façon spectaculaire, il continua à donner des leçons à de jeunes violoncellistes. Guilhermina Suggia et Gaspar Cassado furent alors ses deux plus célèbres élèves. Entre les deux guerres, il participa à l’aventure de l’Ecole Normale de Musique (Paris) fondée par Alfred Cortot. A Prades, entre 1945 et 1955, de jeunes violoncellistes, mais aussi des violonistes et des altistes, vinrent du monde entier pour prendre des cours avec lui. A partir de 1952, il donna des master classes chaque été à Zermatt. A partir de 1960, il en donna un peu partout dans le monde à Berkeley, Marlboro, Puerto Rico, Sienne… Son dernier réel disciple est Miklos Perényi. Casals se sentait le devoir d’enseigner, de partager son savoir et son expérience. Cela l’enrichissait, nourrissait sa réflexion. Il démontrait souvent sur son violoncelle, n’hésitant pas à exagérer l’expression pour faciliter la compréhension. Enseigner, c’était aussi un grand plaisir pour lui !
Au-delà de sa carrière musicale, Casals a été profondément engagé sur le plan éthique et politique. En quoi ses convictions ont-elles façonné son art et son rapport à la musique ?
Il avait coutume de dire qu’avant d’être un musicien, il était un homme. Il considérait que lorsque quelque chose est immoral, nous nous devons de protester, ajoutant que plus on est célèbre, plusla responsabilité est grande. Il avait été épouvanté par les horreurs de la Guerre de 1914-18. Lorsque la paix revint, il considéra de son devoir de faire ce qui était en ses moyens pour que de telles horreurs ne se reproduisent pas. Convaincu que l’éducation était le meilleur moyen d’élever la conscience humaine, et que la musique était le langage universel qui permettait aux peuples de s’entendre, il décida de créer un orchestre en Catalogne. Soucieux d’ouvrir la musique à un large public, il encouragea la création d’une Société Ouvrière de concerts aux multiples activités. Il ne se contenta pas de diriger à Barcelone, mais emmena son orchestre dans toutes les villes de Catalogne. Tout au long de sa vie, Casals se sentit concerné par la situation politique et sociale du monde. Il lutta sans cesse pour la liberté et pour le respect de la personne humaine, sans jamais être prisonnier d'aucune opinion partisane. Il protestait énergiquement lorsqu’on lui disait qu’il faisait de la politique. Ce dont Casals était le plus fier, c'était l'aide matérielle et morale qu’il apporta à ses compatriotes lorsque Franco sortit vainqueur de la Guerre Civile et que six cent mille républicains durent se réfugier en France. Pour promouvoir la paix, Casals entama en 1960 une croisade avec son oratorio El Pessebre (La Crèche) qu’il dirigea plus de 40 fois à travers le monde, y compris de l’autre côté du rideau de fer.
Peut-on dire que l’amitié entre la Reine Elisabeth et Pablo Casals reposait sur des valeurs communes - comme l’exigence artistique, la paix ou le respect de la dignité humaine - et comment cela se manifestait-il concrètement ?
L’amitié, la complicité même, de la Reine Elisabeth et de Casals reposait en premier lieu sur la musique. Ils s’étaient rencontrés sous les auspices d’Eugène Ysaÿe. La Reine venait chaque année assister au Festival de Prades. Elle se rendit également aux Festivals de Puerto Rico et de Marlboro, déclarant au New York Times que Marlboro était la meilleure école de musique du monde. Casals, de son côté, vint souvent lui rendre visite au château de Stuyvenberg ou à La Panne. La Reine saisissait toutes les occasions de jouer avec Casals et avec les autres musiciens présents. La Reine et Casals partageaient beaucoup de valeurs. Casals admirait le courage et le dévouement dont la Reine avait fait preuve pendant la Guerre de 1914, son souhait d’améliorer la vie de son peuple et en particulier des plus malheureux, l’aide qu’elle avait apportée aux juifs de Belgique pendant la Seconde Guerre Mondiale. Tous deux se sont mobilisés pour la paix et contre la prolifération des armes nucléaires. Ils avaient un même amour de la nature, une simplicité égale, une curiosité toujours en éveil.
Pouvez-vous nous raconter l’histoire du violoncelle Gofriller de Pablo Casals : comment est-il entré dans sa vie et pourquoi est-il devenu “son” instrument ?
Après avoir joué pendant quelques années le Gagliano que la Reine d’Espagne lui avait offert, Casals acheta un violoncelle de Matteo Goffriller à Paris en 1908. Il le garda jusqu'à sa mort. Ce violoncelle convenait si bien à sa taille et à ses mains, il avait une telle connaissance de ses moindres possibilités expressives que Casals n'envisagea jamais d'en changer. C’était son meilleur ami ! Il renonça volontiers aux Stradivarius qu’il aurait pu acquérir, persuadé que leur sonorité brillante et le poids de leur histoire le gêneraient pour faire entendre sa propre voix.
Quelles sont les caractéristiques sonores et physiques de ce violoncelle, et qu’est-ce qui le rend si exceptionnel aux yeux des musiciens et des luthiers ? Dans quelle mesure l’instrument a-t-il influencé le jeu de Casals ?
Jusque dans les années 1920, le nom de Goffriller était méconnu et les violoncelles de Stradivarius régnaient sans partage, d’autant que Goffriller n’avait pas signé ses derniers instruments. Aujourd’hui, les Goffriller sont plébiscités par les violoncellistes. Casals disait que son instrument était ‘capricieux’ ! Il ajoutait qu’il fallait du temps pour se familiariser avec lui, pour se rendre maître de ses possibilités, et pour bien connaître ses limites. Il ne faut surtout pas écraser l’archet sur les cordes pour obtenir un fortissimo. Il se cabrerait et ne répondrait pas à l’attente. Il est frappant de voir que Casals ne semble jamais forcer sur son archet pour que le violoncelle libère toute sa puissance. Ce qui est unique, c’est son timbre qui s’approche de la voix humaine, avec une flexibilité qui permet d’oser des nuances d’une infinie subtilité.
Prêter un instrument aussi mythique pendant quatre ans est un geste fort : que souhaite transmettre la Fondation Pau Casals à travers ce prêt au lauréat du Concours Reine Elisabeth ?
À sa mort, Casals a légué l'instrument à la Fondation Pau Casals. Sa veuve, Marta Casals, en avait la responsabilité jusqu'à aujourd'hui, et vient de le remettre à la Fondation. Il n’était pas concevable de le vendre, car pour les Espagnols, et les Catalans en particulier, c’est un trésor national ! La meilleure façon de faire vivre ce violoncelle nous a paru de le prêter à un jeune musicien de grand talent. Nous aurions pu rassembler un comité et choisir un violoncelliste mais, considérant la profonde amitié de la Reine Elisabeth et de Casals, le prestige du Concours et la perfection de son organisation, l’idée de prêter le violoncelle au premier lauréat apparut comme une évidence. La coïncidence du 150ème anniversaire de la Reine et de Casals, l’année où le Concours est dédié au violoncelle, aurait achevé de nous convaincre s’il en était besoin. Ce petit clin d’œil en appelle un autre. A Prades en 1961, Yehudi Menuhin donnait quatre concerts au début du festival, jouant les Quatre Saisons de Vivaldi lors du dernier. Quelle ne fut la surprise de la Reine et de Casals, lorsque Menuhin revint sur scène en compagnie de David Oïstrakh, dont l’arrivée n’était prévue que le lendemain. Les deux grands violonistes, si proches l’un et l’autre de la Reine et de Casals, jouèrent le Double Concerto de Bach, en l’honneur de leur 85ème anniversaire ! En 2026, ils seront donc à nouveau réunis pour leur 150ème anniversaire !
Pour en apprendre plus au sujet de Pablo Casals, visitez le site web de la Fondation Pau Casals. Nous remercions le Concours Reine Elisabeth d'avoir utilisé cet article.
Vous souhaitez voir le violoncelle historique de Pablo Casals de près ? La Fondation Pau Casals exposera l’instrument à Bozar du 21 au 30 mai. Vous pourrez l’admirer — bien protégé derrière une vitrine — devant la salle De 23.
Les concerts de finale ainsi que le concert de clôture affichent complet, mais il reste encore quelques places pour le concert des lauréats du 8 juin. Réservez-les ici.
La prochaine nocturne Bozar all over the P(a)lace, le 21 mai, sera entièrement consacrée au violoncelle. Des courts-métrages, des performances et un set de DJ mettront en valeur la puissance de cet instrument.