Publié le - Emma Dumartheray

Plongée dans l’univers de Ho Tzu Nyen

Entrer dans une installation de l’artiste singapourien Ho Tzu Nyen, c’est comme pénétrer dans une « version miniature » du monde. Sa pratique se situe quelque part entre le cinéma, la philosophie, les transcriptions de rêves et la recherche technologique, nourrie par les mythes, les archives, la musique, les vidéos, l’histoire politique et une sélection de personnages ressuscités de ses propres projets antérieurs.

 Pendant des années, une question a guidé ses recherches : comment définir précisément la culture d’Asie du Sud-Est ? Ou, comme le dit l’artiste : « Qu’est-ce qui constitue l’unité de l’Asie du Sud-Est, une région qui n’a jamais été unifiée par la langue, la religion ou le pouvoir politique ? » Au lieu de donner une réponse unique, Ho Tzu Nyen multiplie les perspectives, les voix et les chronologies pour démêler la question dans une série d’œuvres intitulée The Critical Dictionary of Southeast Asia. Ho collabore avec des musiciens, utilise des marionnettes d’ombres ou dialogue avec des algorithmes capables de générer des variations infinies d’une histoire, en s’appuyant principalement sur des médias liés au temps. 

Dans les « antichambres » du Palais des Beaux-Arts, trois œuvres majeures illustrent la vision de l’artiste. Au cœur de l’exposition se trouve T for Time (2023), une installation vidéo en temps réel d’une heure. Pour Ho, le temps est à la fois un matériau de travail et un concept insaisissable : pour un cinéaste, il est en effet l’essence même des images en mouvement. L’œuvre se déroule sur deux écrans qui se chevauchent. Sur l’écran arrière apparaissent des images trouvées qui sont floutées puis remodelées par un algorithme. L’écran avant dévoile un écho animé en 2D des mêmes scènes, dessinées à la main et constamment recomposées. Chaque chapitre raconte une histoire différente sur le temps, de la standardisation mondiale des horloges aux anecdotes familiales intimes, le tout accompagné d’une bande sonore jouée par un saxophone solo. T for Time est moins une réponse qu’une cascade de nouvelles questions, et une tentative de présenter la définition du temps comme un élément clé pour comprendre les différences culturelles en Asie du Sud-Est. 

Ho Tzu Nyen, T for Time, 2023–ongoing, 2-channel synchronized HD videos (16:9, colour, and eight-channel sound, approximately 60 min), voile screen, scrim walls, real-time algorithmic editing and compositing system. Installation view Singapore Art Museum

À proximité sont exposées les Time Pieces, qui font office de notes préparatoires pour T for Time. L’installation se compose de 43 écrans de formes et tailles différentes, sur lesquels sont rassemblées les réflexions initiales de Ho sur le temps. Un mur semi-circulaire est équipé d’appareils numériques affichant différentes images qui mesurent, courbent ou symbolisent le temps. Certaines vidéos durent une seconde, d’autres jusqu’à 24 heures. Une vidéo d’un motard roulant à travers le temps réel de la journée, un portrait dessiné en 2D inspiré du personnage de la mère dans Psychose d’Hitchcock, qui représente le temps qui passe, ou encore deux horloges synchronisées qui s’éloignent silencieusement l’une de l’autre, en guise de clin d’œil à Two Lovers de Félix González-Torres. Images, applications, modèles 3D, animations... Le mélange est délibérément irrégulier et célèbre l’hétérogénéité du temps. 

En face de ces explorations se trouve P for Power, volet le plus récent du Critical Dictionary of Southeast Asia de Ho, une commande de Bozar présentée pour la première fois au public. Ici, le pouvoir est considéré comme le temps : un concept universel que tout le monde croit comprendre, jusqu’à ce qu’il essaie de le définir. L’installation vidéo se compose de 30 chapitres prenant chacun la forme d’un dialogue de questions-réponses entre Ho et un chatbot IA sur ce que pourrait être le pouvoir. Idées animistes d’Asie du Sud-Est, visions de la biologie évolutive, électricité, coordination entre les espèces... Chacune de ces idées devient une manière de repenser le pouvoir, comme l’a fait Baruch Spinoza : non pas comme une domination, mais comme la capacité d’exercer une influence et d’être influencé. Le pouvoir est ce qui résonne à travers le temps et ce que la sensibilité touche lors du changement. Conçue comme une « œuvre en cours », l’installation évolue tout au long de l’exposition, permettant à chaque visiteur de découvrir un résultat différent de la recherche. 

Ensemble, les trois œuvres invitent les visiteurs à entrer dans le domaine de prédilection de Ho Tzu Nyen : un espace où les idées se relient, se multiplient, s’affrontent et changent constamment.