Lucile Boulanger

Publié le - Luc Vermeulen

Sainte-Colombe, l'extraterrestre

Rencontre avec Lucile Boulanger

L’identité de Monsieur de Sainte-Colombe reste à ce jour un mystère. Même le chef-d’œuvre de Pascal Quignard, « Tous les matins du monde », adapté avec brio au cinéma, demeure une vision fictive de la biographie lacunaire de ce maître de la viole de gambe. Le 6 novembre, le temps d’un concert intitulé « Monsieur de Sainte-Colombe et ses filles », Philippe Pierlot cède la direction du Ricercar Consort à Lucile Boulanger, gambiste de grand talent. Rencontre avec cette musicienne passionnée et passionnante.

Philippe Pierlot est empêché pour ce concert en raison d’une tournée de concerts avec Jordi Savall et l’ensemble Hespèrion XXI. Il vous a donc confié la préparation de ce concert : le signe d’une réelle confiance.

C’est un honneur et une grande responsabilité de tenir les rênes du Ricercar Consort, qui plus est en Belgique et à Bozar. Philippe me laisse faire mes choix et être la musicienne que j’ai envie d’être. C’est un violiste atypique et légendaire auprès duquel on continue d’apprendre sans arrêt, notamment en matière de phrasé – car on n’apprend pas seulement au conservatoire mais aussi en jouant avec les autres. Je suis heureuse de faire partie de sa famille musicale et d’en être une chanceuse héritière.

Comment est né le disque Monsieur de Sainte-Colombe et ses filles ?

Sainte-Colombe est un musicien mythique, connu notamment pour avoir écrit de la musique pour plusieurs violes. Il jouait cette musique avec ses deux filles lors de concerts privés qu’il donnait chez lui. En 2016, l’idée nous est venue d’enregistrer un disque où Philippe Pierlot jouerait la partie de Sainte-Colombe, Myriam Rignol et moi-même les parties des deux filles, et Rolf Lislevand l’accompagnement au luth. Nous avons aussi intégré des œuvres de contemporains de Sainte-Colombe comme Louis Couperin ou Chambonnières et des arrangements pour consort d’œuvres originales pour clavecin – ce qui se faisait beaucoup à l’époque.

« On n’apprend pas seulement au conservatoire mais aussi en jouant avec les autres. »

Comment l’avez-vous adapté à la scène ?

J’ai préparé un nouveau programme, inspiré du disque. Nous avons gardé l’effectif du consort pour trois violes avec luth (avec la participation de Clémence Schiltz, une ancienne élève de Philippe Pierlot) et le répertoire de la musique française. Avec Myriam Rignol, nous avons eu l’idée de remonter le temps jusqu’au XVIe siècle. Nous avons trouvé intéressant d’inclure les fantaisies à trois violes de Du Caurroy car elles sont rarement jouées. Il y a aussi Forqueray et sa suite pour trois violes – incomplète mais très belle. Le volontaire de Sainte-Colombe est une nouveauté pour moi, tandis que Caligie est une pièce superbe qu’on a déjà jouée avec Philippe. Il y a bien sûr Marin Marais, et aussi Louis Couperin, avec une Passacaille pour clavecin que l’on a transcrite pour violes.

Qu’est-ce qui distingue ces compositeurs ?

Ils sont tous singuliers. Du Caurroy est encore dans la tradition de la polyphonie française, avec trois voix égales. Sainte-Colombe se trouve hors de toute catégorie et de toute école. Il a évolué hors de la cour et est resté imperméable aux divers codes. C’est un extraterrestre au milieu des autres. Dans sa musique, les voix se croisent sans arrêt, répondant à une logique qui lui est propre : ni vraiment horizontale ni verticale…

 

Comment cela se manifeste-t-il musicalement ?

Sainte-Colombe fait appel aux propriétés harmoniques de la viole. Il utilise des mélodies mais aussi des accords joués individuellement par chaque musicien. Parfois il superpose des accords qui ne sont pas supposés bien sonner ensemble : on pourrait même parler de clusters ! C’est ce qui fait la singularité de son style. Il en résulte un tissu très dense. Chez Du Caurroy par contre, chaque voix a sa tessiture propre. Il y a très peu de croisements.

« Sainte-Colombe est un extraterrestre. Il crée une musique sincère, qui prend aux tripes. »

Le plaisir musical réside donc dans ces entrelacs polyphoniques ?

Absolument, le travail de la matière sonore sur la viole est l’essence de cette musique. C’est particulièrement clair chez Sainte-Colombe, dont la musique intime n’était pas destinée à séduire la cour. C’est une musique très sincère, sans concession, qui prend aux tripes. Marin Marais quant à lui est un homme de cour. Et cela se sent dans sa musique plus standardisée. Mais on reste quand même dans un plaisir du jeu et de la musique de chambre.

Notons que tous ces compositeurs étaient eux-mêmes instrumentistes. Par exemple, Louis Couperin jouait du dessus de viole à la cour de Louis XIV. Ils connaissaient très bien la réalité physique de l’instrument ; ce qui donne un côté charnel au son et aux textures.

 

Créer une musique domestique, loin de toute mondanité : c’est presqu’un message politique.

On a beaucoup mythifié le personnage de Sainte-Colombe. Il est parfois difficile de délier le vrai du faux. Mais, si on laisse de côté l’aspect fictionnel du livre Tous les matins du monde et de son adaptation cinématographique, on se retrouve quand même face à une personnalité atypique. Sa musique n’a jamais été éditée : elle n’était sans doute pas destinée à faire commerce. En plus, ses manuscrits comportent beaucoup de bizarreries. Parfois on ne sait pas s’il s’agit d’erreurs ou d’étrangetés voulues.

Le film Tous les matins du monde a-t-il joué un rôle dans votre parcours  ?

Quand le film est sorti, j’avais 5 ou 6 ans et je jouais déjà de la viole. J’ai eu la chance de grandir dans une famille qui pratiquait les musiques anciennes. La viole n’était pas un instrument rare à mes yeux. Je suis allé voir ce film – en version censurée par la main de ma mère ! – et il m’a beaucoup plu. À la maison j’avais la B.O. du film enregistrée par Jordi Savall. Je pense qu’à la suite du film, beaucoup de classes de violes de gambe se sont ouvertes dans les conservatoires. Aujourd’hui de plus en plus de jeunes s’y mettent, avec parfois un excellent niveau !

 

Quels sont vos autres projets ?

Il semble que je sois abonnée à la Belgique car j’enregistre pour Alpha Classics un disque en trio avec Olivier Fortin et Simon Pierre à Flagey, avec de la musique française du XVIIIe siècle. Je prépare aussi un nouveau disque en solo qui sera consacré à la musique allemande du XVIIe siècle, en plus de concerts autour de mon dernier disque, ABel-BAch. Il y a aussi de la musique contemporaine, avec plusieurs créations d’œuvres pour viole seule. Ce travail pose toute une série de questions sur le potentiel idiomatique de l’instrument : un travail très différent de la musique ancienne, mais qui la complète bien !

La viole de gambe, c'est quoi ? Myriam Rignol vous dit tout sur cet instrument fascinant.