Jamal Ouazzani

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Sofa Session #1 Jamal Ouazzani : « Je crois en un militantisme poétique »

Dans le cadre des expositions Bellezza e Bruttezza et Picture Perfect, BOZAR confie une carte blanche à l’auteur, poète et artiviste Jamal Ouazzani pour la Sofa Session #1. Entre esthétique et politique, il interroge la “beauté/laideur” depuis des perspectives queer, spirituelles et décoloniales. Cette prise de parole s’inscrit dans la constellation Halaqat, qui relie scènes d’Europe et des mondes arabes par le care, le récit et la transmission.

Moi, Jamal (la Beauté, en arabe), ne suis jamais parvenu à me trouver le plus beau. Allah m’a pourtant créé « dans la plus belle des statures » (Coran 95 :4). Mais les exigences modernes d’Aphrodite et des trois Grâces du racisme ordinaire — colorisme, texturisme, featurisme — ont écrasé mon corps minoré. Heureusement, la mode et l’art font désormais affluer des corps dits « atypiques » : la bonne mesure se fissure quand la norme maquille l’injustice. La laideur ouvre des zones de vérité là où la « perfection » anesthésie. 

En résonance avec Bellezza e Bruttezza, je soutiens que la laideur n’est pas l’envers de la beauté mais son opérateur critique : elle révèle des carcans hétéro-cis-patriarcaux, orientalistes, capitalistes et aphrodistes qui hiérarchisent par le beau. Tout écart au canon devient chair livrée à l’injure – ce que dit d’ailleurs le terme ‘bruttezza’ sur la souillure, la brutalité et l’ignominie.  

Il existe donc une esthéthique du visible et je plaide pour une laideur signifiante — l’art de faire de l’informe une forme, de l’infâme un savoir, du stigmate retourné une pirouette artistique. Ce que l’œil eurocentré a nommé laid catalyse aujourd’hui des beautés plurielles. Renversé, ce stigmate devient soin : la laideur répare, rassemble, désasphyxie un monde enlaidi par les « missions civilisatrices » qui prétendaient imposer un Beau unique, blanc, neutre, virginal, pseudo-universel et donc désirable.  

Je crois en un « militantisme poétique », car en performant mes poèmes, je convoque l’orage. Le laid, cet excès de réel, décolle la rétine et oblige la beauté à se recomposer. La beauté de la laideur, c’est sa critique de la norme esthétique et biopolitique, qui fait affleurer la chair, la tache, la chute, l’oblong et la protubérance. Dans les espaces queer racisés, la laideur caractérielle subvertit la beauté lisse : la « déviance » (queerness) et la difformité prétendue deviennent syntaxe de nos existences et archive de notre survie. 

Les Sofa Sessions offriront un temps horizontal pour outiller notre pensée en commun. Halaqat y installe une géographie florissante pour relier les rives, soigner nos fractures et mieux faire circuler d’autres récits. C’est une initiative géniale qui relie scènes artistiques d’Europe et des mondes arabes par le care, le récit et la transmission. J’accepte donc l’invitation pour ouvrir la voie à nos bizarreries et donner au public l’envie de poursuivre la conversation sur les déviations esthétiques devenues éthiques de la déviance. La poésie, le soin communautaire, l’empathie non-sélective et la joie militante sont mes actes de résistance face à l’uniformisation capitaliste de nos diverses beautés. Faisons de ce canapé un espace queer de réinvention, où le Soi s’extasie, tisse une dentelle de savoirs et transfigure nos laideurs en Beautés. 

Jamal Ouazzani