À 750 mètres de Bozar se trouve aujourd’hui la Place de Dinant, un petit parc entouré d’une rangée d’arbres. Elle a été baptisée en l’honneur de la ville de Dinant après les horreurs de la Première Guerre mondiale, mais était auparavant connue sous le nom de Place de Bavière. La place d’origine avait en effet été aménagée par Maximilien de Bavière, gouverneur général des Pays-Bas espagnols. En 1715, les Pays-Bas espagnols devinrent les Pays-Bas autrichiens, et en 1741, Charles de Lorraine fut officiellement nommé gouverneur de la région. Aujourd’hui, l’héritage de Charles de Lorraine ne se voit pas tant sur la Place de Dinant qu’au sommet du Mont des Arts, où son imposant château datant des années 1750 fait aujourd’hui partie de la Bibliothèque royale de Belgique.
Charles se rendait toutefois régulièrement sur la Place de Bavière, car c’est là, dans l’ancienne Petite Boucherie, qu’était installée depuis 1756 une association unique bénéficiant de sa protection personnelle : le Concert Bourgeois. Deux ans plus tôt, cette association bourgeoise avait été fondée à Bruxelles sur le modèle du Concert Spirituel de Paris. Pour les musiciens, qui s’affranchissaient de plus en plus de leurs fonctions au service de l’Église ou de la cour, ces concerts constituaient une opportunité bienvenue. Le public bruxellois, quant à lui, était très enthousiaste à l’idée de se retrouver et de profiter d’une musique de grande qualité dans des interprétations exceptionnelles. Les journaux de l’époque louaient souvent le talent exceptionnel des interprètes.
Le statut du Concert Bourgeois était bien sûr étroitement lié au soutien politique de la cour de Charles. Outre les concerts réguliers, l’association organisait également les festivités musicales accompagnant de grands événements tels que les victoires militaires ou l’inauguration de sa statue au centre de la Place Royale en 1775, statue qui fut toutefois fondue par les révolutionnaires français dès 1794.
Le Concert Bourgeois connut un essor considérable jusqu’à ce que la situation se complique à la fin des années 1770. Des tensions apparurent au sein de la structure, et la concurrence du Concert Noble ainsi que d’autres initiatives musicales et de loisirs dans le centre de Bruxelles ne cessa de s’intensifier. À la mort de Charles de Lorraine en 1780, la société perdit son principal soutien politique. La situation politique liée à la Révolution française et au Soulèvement brabançon mit encore davantage à mal son fonctionnement, et peu à peu, le Concert Bourgeois disparut complètement. Les bâtiments servirent par la suite de théâtre, de synagogue et de première Maison du Peuple de Bruxelles, jusqu’à leur démolition après la Seconde Guerre mondiale.
« Van Maldere apporta à Bruxelles son expérience internationale et son réseau, et y mit en place des programmes consacrés à la musique des grands compositeurs de son époque, tels que Joseph Haydn et Johann Stamitz. »
Quelle musique résonnait donc sur cette scène exceptionnelle au cœur de Bruxelles ? La direction artistique fut initialement assurée par Pieter Van Maldere, né et élevé à Bruxelles, mais surtout musicien de renommée internationale qui connaissait bien la vie musicale parisienne et s’était lui-même produit avec Le Concert Spirituel. Il apporta à Bruxelles son expérience internationale et son réseau, et y mit en place des programmes consacrés à la musique des grands compositeurs de son époque, tels que Joseph Haydn et Johann Stamitz. C’est précisément à cet endroit que les tendances novatrices venues de Vienne et de Mannheim trouvèrent leur chemin vers les Pays-Bas méridionaux.
Le Concert Bourgeois n’était pas seulement une fenêtre sur le monde, mais aussi une tribune pour des compositeurs locaux tels que Henri-Jacques De Croes, un peu plus âgé, qui avait été au service du prince Anselme-François de Tour et Taxis dans sa jeunesse, puis était devenu maître de chapelle de Charles de Lorraine. De Croes avait encore un pied dans le baroque tardif et est parfois surnommé le « Vivaldi flamand », mais il n’était certainement pas insensible aux évolutions récentes de la musique. Pieter Van Maldere était l’un des nombreux élèves de De Croes, et il n’est donc pas étonnant qu’il ait volontiers programmé la musique de son maître.
Van Maldere fut suivi par Ignace Vitzthumb. Celui-ci était arrivé à Bruxelles à l’âge de dix ans et, quelques années plus tard, occupait déjà un poste permanent au sein de la chapelle de la cour. Il gravit les échelons jusqu’au poste de chef d’orchestre, puis de directeur du Théâtre de la Monnaie, formant ainsi un maillon essentiel entre ces deux institutions. Créateur de nombreuses œuvres de circonstance, il marqua de son empreinte, en tant que compositeur et organisateur, le paysage musical de la ville durant la seconde moitié du XVIIIe siècle.
La musique de Van Maldere et de Vitzthumb illustre à quel point le style international du début de l’époque classique s’était fermement implanté dans nos contrées. Leurs structures claires et leurs mélodies élégantes témoignent d’une parenté évidente avec le style de l’école de Mannheim, dont Johann Stamitz fut le grand pionnier. Ils composèrent des symphonies et des opéras, en français mais aussi en néerlandais. Leur musique nous permet aujourd’hui de redécouvrir à quel point la vie musicale bruxelloise du XVIIIe siècle était d’envergure internationale.