Pour cette installation monumentale et immersive, Morelos s’inspire du torchis, une technique présente à travers les Amériques, l'Afrique et l'Europe centrale depuis plus de 6 000 ans.
La pratique de Morelos est guidée par le désir de rétablir les liens entre l’être humain et son environnement : « Pour moi, la matière est vivante », dit-elle. « La terre produit et nourrit la vie ; elle n’est pas inerte. » Elle ajoute : « Je souhaite que chacun se reconnecte à la terre, aux plantes et à leurs usages. »
La vaste installation trapézoïdale - longue de 14 mètres et large de 9 mètres – est construite avec la complexité protectrice d'un nid d'oiseau. La structure est constituée d'une structure de panneaux de noisetier sur laquelle est superposée un mélange d'argile rouge de Wallonie, des épices et des senteurs.
Comme pour toutes ses créations, Delcy Morelos invite un parfumeur professionnel à créer pour l'oeuvre une senteur spécifique. Pour l’installation présentée à Bozar, l’artiste a collaboré avec le parfumeur Nadjib Achaibou pour embaumer l’espace et les visiteur.ses de senteurs rappelant l'odeur de la terre humide, du bois, de fleurs et d'autres huiles naturelles.
Rencontre spirituelle
Les matériaux organiques utilisés par l’artiste portent en eux leurs propres énergies et mémoires, invitant à une forme de communion avec ce qui dépasse le visible. En invoquant la « Pachamama », la Terre-Mère dans la mythologie inca, Morelos propose une vision de la terre à la fois sensuelle et puissante, ancrée dans les croyances autochtones et les savoirs ancestraux.
L’odeur de la terre et des épices éveille souvenirs et émotions. « L’œuvre entre dans votre corps par les narines », explique Morelos, « et à cet instant, vous ne faites plus qu’un avec elle. » Elle ajoute : « Cette masse de terre est comme un autel et une machine à donner de l’affection. C’est une montagne qui vous enlace.»
Les visiteur·ses sont également convié·es à pénétrer dans l’œuvre pieds nus, au contact direct de la terre. Comme le souligne Morelos, « Marcher pieds nus, c’est être à la fois vulnérable et ancré. Cela reconnecte le corps à des mémoires anciennes et à la Terre.»
Morelos invite d’ailleurs les visiteur.ses à caresser délicatement les surfaces de son œuvre. Elle confie : « toucher la terre, c’est être touché.e par elle ».
Occupant la moitié du Hall Horta, l’installation place le public au plus près de l’œuvre, offrant une expérience physique et sensorielle immersive.
Être en contact avec la terre et y pénétrer, c’est entrer en contact avec ce qui nous constitue et nous nourrit ; le socle où la vie se déploie tout en étant habité par l’âme.
Dialogue architectural
Delcy Morelos a construit une forme rappelant à la fois un nid et un temple : sa silhouette évoque des structures rituelles telles que les pyramides méso-américaines, les tombes égyptiennes antiques appelées mastabas, ou encore les maisons maloca d’Amazonie. Mais l’artiste voit sa création à Bozar – intitulée « Uterus in Uterus » - aussi comme un utérus dans lequel on se niche, on s’enveloppe. Un endroit où l’on peut ressentir une connexion avec des forces plus grandes : celles de la vie et de la puissance créatrice.
L’œuvre entre également en dialogue avec l’architecture Art déco de Bozar. Une ouverture au sommet permet à la lumière du soleil - filtrant à travers la verrière - de pénétrer dans l’installation. La création organique et chaleureuse de Morelos interagit et contraste avec la structure géométrique du Hall Horta, faite de marbre, de béton et de verre.
À travers ce dialogue de matières, Morelos invite également les visiteur.ses à porter un nouveau regard sur les matériaux qui composent l’architecture du Hall Horta. Le marbre, omniprésent dans l’espace, partage avec la terre utilisée par l’artiste une même origine : tous deux proviennent de la nature, de la montagne. En faisant cohabiter ces matériaux que tout semble opposer - le marbre, froid et monumental, et la terre, chaleureuse et malléable - Morelos révèle leur lien profond avec la nature et souligne la force poétique des éléments qui nous entourent.
D’une grande force sensorielle, immersive et introspective, l’installation de Delcy Morelos invite à un changement de perception, ouvrant un espace entre présence physique et expérience intérieure. « Je m’intéresse aux états liminaires, aux moments entre la conscience et le rêve », ajoute l’artiste.
Les savoirs ancestraux sont essentiels pour façonner un avenir meilleur, comme le dit Ailton Krenak : « Si l’humanité a un avenir, il est ancestral. »