Publié le - Guillaume De Grieve

Jeanine De Bique allie le baroque à la musique folklorique des Caraïbes

Interview Jeanine De Bique

À travers quatre concerts, nous offrons à notre artiste phare, Jeanine De Bique, toute la latitude nécessaire pour répondre à nos attentes élevées, les dépasser, voire les bouleverser. Mozart et Haendel l’accompagnent depuis son enfance à Trinité-et-Tobago, mais sous le soleil des Caraïbes, une autre passion a germé : celle pour la musique folklorique traditionnelle. Elle réunit ces deux influences à Bozar, convaincue que nous avons plus en commun que nous ne le pensons. 

Quel rôle la musique a-t-elle joué durant votre enfance à Trinité-et-Tobago ? 

Jeanine De Bique : « La musique a toujours fait partie de notre famille. Ma grand-mère chantait régulièrement en soliste dans notre église anglicane, ma mère jouait de l’orgue et du piano, mes sœurs faisaient partie de la chorale de l’école et mon père aimait écouter les classiques du rock. J’ai suivi un parcours similaire à celui de mes sœurs, apprenant aussi bien la musique classique que notre musique folklorique traditionnelle. J’avais même un harmonica ! »  

L'église était donc elle aussi un lieu de rassemblement et de chant en commun ?  

De Bique : « Chaque dimanche, nous chantions des hymnes inspirés des œuvres de Jean-Sébastien Bach et d’autres maîtres baroques, même si je ne m’en rendais pas encore compte à l’époque. Ces souvenirs d’enfance ont forgé mon amour de toujours pour la musique. J’ai eu une impression de déjà-vu lorsque j’ai interprété pour la première fois la Passion selon saint Matthieu de Bach avec l’Orchestre philharmonique de Rotterdam. En l’écoutant dans son intégralité pour la première fois, j’ai eu l’impression d’assister à un office à l’église anglicane près de chez moi. Lorsque le chœur a entonné certaines parties, j’ai failli m’exclamer en plein milieu : "Je reconnais cette mélodie !" À ce moment-là, j’ai regardé la partition avec plein d’étonnement, et j’ai compris qu’il s’agissait de la même musique, mais avec des paroles différentes. » 

Le parcours de cette musique est vraiment remarquable : d’abord depuis l’Europe, puis à travers l’océan jusqu’aux colonies anglaises, avant de revenir à Rotterdam, où vous vous trouviez lors de cette prise de conscience. 

De Bique : « Exactement. Et ce qui m’a le plus surprise, c’est à quel point nos mondes sont étroitement liés par la colonisation, l’esclavage, l’industrialisation… Nous essayons de nous isoler les uns des autres, mais nous n’y parvenons tout simplement pas. C'est devenu un élément essentiel de ma mission : montrer aux gens à quel point ces liens peuvent être beaux, tout ce que nous pouvons apprendre les uns des autres, et la musique est l’exemple le plus évident de ce lien. 

On me demande souvent : "Y a-t-il de la musique classique dans les Caraïbes ?" Et ma réponse est toujours : "Bien sûr !" La musique classique est arrivée dans les Caraïbes par le biais de la colonisation. Cette histoire est douloureuse et ne doit jamais être oubliée. Nous avons transformé cet héritage en une riche culture musicale qui reflète notre résilience, notre diversité, notre créativité et notre unité. » 

Jeanine de Bique © Tim Tronckoe

La musique classique occupait une place prépondérante dans votre enfance, mais y a-t-il un autre aspect de votre éducation musicale que vous souhaiteriez partager ? 

De Bique : « À l’école, je me suis lancée dans la musique folklorique et le calypso. À l’âge de 7 ou 8 ans, j’ai même été couronnée "Calypso Queen of the Year" avec un calypso que ma mère avait écrit pour moi (rires). À Trinité-et-Tobago, la musique est partout. Tout le monde chante, danse et joue la comédie. Nous formons une société extrêmement expressive et extravertie. » 

Il y a deux projets au sein desquels vous allez associer ces deux traditions : la musique classique et la musique plus traditionnelle. L’un d’entre eux est le fruit d’une collaboration avec l’ensemble américain Apollo’s Fire. 

De Bique : « Nous nous penchons sur la question suivante : que s’est-il passé dans les Caraïbes au XVIIIe siècle et qu’ont fait des compositeurs tels que Haendel, Purcell et Vivaldi à cette même époque ? Jeannette Sorrell, directrice musicale d’Apollo’s Fire, a découvert, avec d’autres collègues, que Haendel entretenait des liens financiers avec la traite des esclaves par le biais de ses investissements. Pour moi, cela rend le débat encore plus complexe et la musique encore plus significative. En tant que femme noire originaire des Caraïbes, l’interprétation de la musique baroque revêt une dimension personnelle. Je souhaite embrasser la beauté de cette musique tout en reconnaissant l’histoire difficile qui y est liée. » 

Comment allez-vous raconter cette histoire au public ? 

De Bique : « Avec de la poésie entre les œuvres musicales. Au lieu de présenter les traditions baroques et caribéennes comme des univers distincts, nous mettons l’accent sur les parallèles qui les unissent, notamment en ce qui concerne leurs récits et leurs personnages. Une aria tirée d’Alcina de Haendel esquisse le portrait d’une sorcière, puis nous passons à un conte populaire caribéen sur le mystérieux personnage féminin de La Diablesse. Tout au long du programme, la poésie sert de passerelle. » 

Les chants traditionnels ont été arrangés pour un ensemble baroque. Ce processus présente-t-il certains défis, ou en ressort-il au contraire des beautés inattendues ? 

De Bique : « Traditionnellement, la musique folklorique caribéenne est interprétée avec des instruments tels que le cuatro, la guitare, les bongos, le güiro et la contrebasse, ainsi que de nombreux autres instruments propres à la région et autorisés à l’époque. L’une des questions que je me suis donc posée était la suivante : que se passerait-il si cette musique était rejouée avec des instruments baroques ? Nous avons découvert que cette combinaison semblait étonnamment naturelle. Les instruments à cordes créent de magnifiques nouvelles sonorités et textures. Dans certains des morceaux les plus lents, le luth et la mandoline ont apporté une véritable sensation de chaleur et d’intimité. De plus, la flûte à bec et les percussions avaient quelque chose de très familier pour les oreilles caribéennes : cette impression de mouvement, cette façon de raconter des histoires, et même l’évocation des sons de la nature et des oiseaux de notre vie quotidienne. Au final, on n’avait pas l’impression que deux traditions musicales différentes se rencontraient, mais plutôt qu’elles parlaient le même langage depuis toujours. » 

Le 10 janvier, vous vous produirez aux côtés du Freiburger Barockorchester dans un programme entièrement consacré à Mozart. Haendel et Mozart semblent vous avoir toujours accompagnée. Qu’est-ce qui vous attire tant dans leur musique ? 

De Bique : « Haendel est l’un des compositeurs baroques que j’interprète le plus souvent, même s’il n’est pas celui dont j’ai le plus souvent mis les œuvres en scène à l’opéra. Quand j’avais environ seize ans, l’un de mes premiers morceaux de Mozart fut l’Alléluia tiré de l’Exultate Jubilate, un morceau de colorature exigeant que mon premier professeur de chant me faisait parfois chanter. J’ai toujours eu le sentiment que Mozart et Haendel me mettaient sur le chemin de ma propre voix. Leur musique m’apprend tout ce que ma voix est capable de faire. » 

Vous maîtrisez un répertoire de rôles très variés, parmi lesquels Violetta, Micaëla, Agathe, Cendrillon, Musetta et Bess. Mozart et Haendel restent-ils une référence pour vous ? 

De Bique : « Dans chaque rôle, Haendel et Mozart m’aident à m’épanouir tant sur le plan émotionnel que technique. Rodelinda de Haendel, par exemple, est un véritable tour de force qui suit le parcours émotionnel d’une femme à travers six arias virtuoses qui exigent une gamme extraordinaire de timbres, d’expressivité et d’agilité vocale. Avant d’interpréter Violetta dans La Traviata, on m’a prévenue du niveau de difficulté du rôle et des exigences vocales. À cela, j’ai répondu : "Rien ne vaut le fait d’incarner une héroïne de Haendel, et je suis ouverte à de nouveaux rôles". J’ai hâte de découvrir des compositeurs qui m’étaient jusqu’ici inconnus et au service desquels je pourrai mettre mes talents à profit. » 

Le dernier projet en date sera réalisé avec le Belgian National Orchestra. Au programme : la Troisième Symphonie de Gorecki, mais aussi le magnifique cycle de lieder Honey and Rue d’André Previn, sur des textes de Toni Morrison. 

De Bique : « J’attends ce concert avec une immense impatience ! Et j’ai hâte de chanter Honey and Rue d’André Previn avec orchestre, car j’ai interprété ce cycle régulièrement tout au long de ma carrière lors de récitals. J’ai également eu la chance de répéter cette œuvre en personne avec le compositeur, aujourd’hui décédé, ce qui rend cette interprétation particulièrement significative à mes yeux. Parallèlement, j’ai hâte d’apprendre le "nouveau langage" de la Troisième Symphonie de Gorecki et de découvrir les liens entre ces deux œuvres remarquables, qui nous invitent à réfléchir à notre histoire, à nos souffrances, au pardon, à la résilience et à l’amour. Je me réjouis sincèrement de cette étroite collaboration avec la chef d’orchestre Lidiya Yankovskaya et l’orchestre afin de partager ces récits puissants et leur pertinence avec le public belge. » 

Outre la série de Jeanine De Bique en tant qu’artiste phare à Bozar, découvrez également ses concerts à La Monnaie, notamment dans le rôle-titre de Roméo et Juliette de Gounod.