Sur le tableau, les tranches de saucisson côtoient d’autres mets ordinaires, comme la tête pressée. Rien de gastronomique ici, c'est un repas modeste, composé d’aliments du quotidien bruxellois. Rien d’étonnant non plus, Brusselmans a vécu une grande partie de sa vie dans la pauvreté. La vie ordinaire, les intérieurs modestes et les objets les plus banals occupent une place essentielle dans son univers pictural. Sous son pinceau, un morceau de saucisson reçoit autant d’attention qu’un bouquet de fleurs ou une coupe de fruits. Mais que trouve-t-on exactement sur sa table ?
Une saucisse à l’accent brusseleir
Si d’aventure vous commandiez un boudin de Bruxelles, ne vous attendez pas à un boudin noir classique. Bien que des préparations similaires existent ailleurs dans le monde, le boudin bruxellois possède ses particularités et une histoire bien à lui. Il est préparé à partir de différents morceaux de porc, auxquels s’ajoutent du sang, du gras et du lard dorsal. La cannelle et le clou de girofle relèvent ses saveurs, tandis que l’oignon caramélisé apporte une note sucrée. Le résultat : un boudin généreux, savoureux et au caractère affirmé, qui revendique fièrement ses origines bruxelloises.
Le nom de « bloempanch » a lui aussi de quoi intriguer. Il désigne une variante à laquelle on ajoute de la farine pour en réduire le coût de fabrication. À l’origine, cette spécialité est avant tout un plat populaire : roboratif et bon marché. Et quel quartier mieux que les Marolles pouvait l’incarner ? Les Marollien·nes en étaient de grand·es amateur·ices. La preuve : l’impasse du Bloempanch, surnom populaire de la rue de l’Abricotier, également appelée Bloempanchgang ou impasse du Boudin. Selon la légende, une dispute conjugale y aurait un jour pris une tournure savoureuse : furieuse contre son mari, une femme lui aurait lancé des bloempanchs à la figure. Cette querelle devenue légendaire a marqué l’histoire du quartier.
La philosophie du bloedpanch
Aujourd’hui, trouver du bloedpanch est devenu moins évident. Parmi les rares adresses où l’on en fabrique encore figure la boucherie Spek & Boonen, rue Blaes, à deux pas de la place du Jeu de Balle et Le P’tit Normand, une charcuterie située près de la Bourse. Le boucher Bjorn Boonen applique le principe du nose-to-tail : utiliser l’animal dans son intégralité, et pas seulement ses morceaux les plus prisés.
Le bloedpanch s’inscrit parfaitement dans cette philosophie. Autrefois, transformer les morceaux de porc les moins courants allait de soi. Aujourd’hui, cette pratique risque de tomber dans l’oubli. Le résultat est à la fois un morceau de patrimoine culinaire et un manifeste contre le gaspillage. Chez Spek & Boonen, le boudin est préparé selon une recette traditionnelle, en petites quantités, avec le temps et le soin nécessaires. Il n’est pas forcément disponible chaque jour en vitrine : mieux vaut le commander à l’avance.
À Bruxelles ce sont surtout les personnes âgées qui restent attachées à la saveur de ce boudin traditionnel. Disparaîtra-t-il bientôt, et avec lui l’authentique dialecte bruxellois ? Espérons que non. Peut-être l’exposition consacrée à Brusselmans permettra-t-elle de remettre cette spécialité sous les projecteurs.
L’épreuve du goût
Il est temps de confronter la théorie à la pratique. Dans les couloirs de Bozar, une dégustation de bloedpanch n’est pas passée inaperçue. À la vue du boudin, certain·es ont d’abord cru découvrir une gourmandise au chocolat, tandis que d’autres ont immédiatement reconnu cette saucisse emblématique. Quelques collègues ont montré beaucoup d’enthousiasme lors de la première bouchée ; la plupart ont eu besoin d’un peu plus de persuasion.
La commissaire Ann Geeraerts, hélas, ne s’est pas montrée conquise par cette spécialité bruxelloise. Mais les goûts ne se discutent pas. C’est peut-être là tout le charme d’un plat qui, depuis des générations, occupe une place bien à lui à la table bruxelloise.
Brusselmans et Bruxelles
Le bloedpanch n’est pas le seul morceau de Bruxelles présent dans l’exposition. Dans Le Bain des vagabonds, Brusselmans rassemble plusieurs monuments familiers de la silhouette bruxelloise : la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, la tour de l’hôtel de ville et le palais de Justice, presque méconnaissable sans ses échafaudages — mais passons.
Pour découvrir davantage de Brusselmans et de Bruxelles, rendez-vous à l’exposition Jean Brusselmans. Peintre par nature, à Bozar, jusqu’au 31 janvier 2027. Bruxelles, Brusselmans, le bloedpanch… Tous sont souvent sous-estimé·es, à tort. Il est grand temps de leur offrir une nouvelle jeunesse.