Le textile occupe une place importante et significative pour toi. D'où vient cet intérêt ?
Edith Dekyndt : « C'est une pratique qui vient de très loin : je n'ai jamais fait de différence entre broder et dessiner, coudre et assembler. Le textile peut être un support, mais c'est aussi un langage, celui de matières qui se conjuguent avec l'air, le vent, l'eau, la mer, le sable fin. C'est l'un des éléments fondamentaux des civilisations humaines : on doit se couvrir, s'abriter, manger. La pierre et le métal ont permis la création d'outils, d'armes, de récipients. Ces outils et ces armes ont entraîné la chasse, la découpe des peaux, des fourrures. Des millénaires et les poils des animaux seront feutrés, d'autres millénaires et ces poils seront filés, tissés. Dans chacune des civilisations connues, les gestes de lier, broder ont été associés aux cultes, aux récits, aux mythologies. C'est une famille de matières dont le comportement m'intéresse. On dira d'un tissu qu'il « tombe » bien, le textile crée des chutes, des cascades, des vagues. Je plonge dans des stratégies qui entrainent ces écoulements. »
Le titre The Fabric Decides place la matière au centre. En travaillant à partir des archives de Balenciaga, comment le textile a-t-il influencé ton travail ?
Dekyndt : « Dans ces archives, j’ai été touchée par la présence silencieuse des corps dans les vêtements. Même absents, ils demeurent perceptibles dans les plis, les tensions et les déformations du tissu, comme une mémoire du mouvement et de l’habitation du vêtement. Ces objets portent des vécus : la matière devient le lieu d’une relation entre le corps, le temps et l’environnement. La création naît alors moins d’une volonté de maîtrise que d’un dialogue avec ce que la matière propose ou laisse émerger. »
L’exposition évoque l’idée d’une matière capable d’influencer le devenir de l’œuvre. Trois dimensions sont alors fondamentales dans ta pratique : le contexte, le processus et la temporalité…
Dekyndt : « La découverte d’un contexte est un temps semblable à celui où l’on marche seul dans une forêt ou dans une ville inconnue. C’est engloutir un paysage, se déplier à lui et se replier en soi. Un état un peu animal, où tous les sens sont conviés aux interstices, aux angles, aux variations de force et de douceur. Cela engage à la fois le physique et le mental : un état absorbé, où l’on glisse vers l’intuition, le trouble, le sensuel. Le processus vient d’explorations et d’errances, à travers des associations de matières, d’objets et de médiums. C’est un apprentissage lent et continu de la rencontre et du hasard. J’y place des éléments selon leur résonance avec la lumière, la température, l’humidité, le parfum, le son de l’espace. Ce sont des assemblages qui, selon leur nature, vont changer d’état : du solide au liquide, du liquide au gazeux. Ils vont pâlir, rouiller, se démanteler et, parfois, disparaître. Je ne maîtrise que partiellement leur comportement, la matière a une pensée et un langage que j’accompagne en fonction de ce que je connais d’elle. »
Qui était Cristóbal Balenciaga ?
Cristóbal Balenciaga (1895–1972) fonde sa maison à San Sebastián en 1917. Figure majeure de la haute couture espagnole dès les années 1930, il s’installe à Paris en 1937 dans le contexte de la guerre civile. Salué dès les années 1940 pour la rigueur poétique de ses lignes, il atteint son apogée dans les années 1950 et 1960. Il révolutionne la silhouette féminine avec des formes inédites — robe-sac, baby-doll, tunique, semi-fitted — et une conception du vêtement affranchie du corps. Maître de la coupe, il impose une modernité fondée sur la recherche, la précision et l’innovation textile. Admiré de ses pairs — Christian Dior le qualifie de « maître d’entre nous tous », Gabrielle Chanel de « seul véritable couturier » — il habille les icônes de son époque, de Grace Kelly à Ava Gardner et Marlene Dietrich. D’une exigence presque monacale, il reste à l’écart de la lumière, refuse les concessions du prêt-à-porter et ferme sa maison en 1968 plutôt que d’en altérer la vision. Il meurt quatre ans plus tard, laissant une œuvre devenue mythique.