Pour la rétrospective Jean Brusselmans. Peintre par nature, l’artiste contemporain Kristof Santy a été chargé de redonner forme à deux des décors disparus. Une invitation hors du commun, puisque Santy considère depuis des années Jean Brusselmans comme un interlocuteur artistique : « Brusselmans m’a appris que peindre ne voulait pas dire représenter quelque chose, mais construire quelque chose avec de la peinture. » Cette idée constitue dès lors le point de départ de son approche. Santy choisit délibérément de ne pas reconstituer littéralement les images originales. Sans projections ou moyens techniques, il tente d’imaginer comment Brusselmans a construit les décors autrefois. Au lieu d’une copie conforme, il crée une nouvelle interprétation, qui ne reproduit pas le passé, mais qui l’active.
Lors de sa première bruxelloise, Erwartung de Schönberg était un choix audacieux, contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire. Avec sa musique atonale et son intensité psychologique, l’œuvre s’éloignait des règles traditionnelles de l’opéra. L’intention du compositeur n’était pas de raconter une histoire, mais de rendre audible l’univers intérieur de son personnage principal. Le temps, l’espace et la logique semblent y être en perpétuel glissement. Armé de ses pinceaux, Brusselmans a lui aussi trouvé un langage plastique adapté à cet univers sensible tourmenté : un pendant visuel à l’expression musicale de Schönberg. Les bois y devenaient non pas des paysages réalistes, mais des espaces pesants rendant la peur et la désorientation tangibles.
Aujourd’hui, ces différentes strates temporelles se réemboîtent. Documents d’archives, souvenirs, peinture, musique et imagination artistique contemporaine sont réassemblés pour former une seule histoire. Le retour d’Erwartung ne se limite pas à nos salles d’exposition. En décembre, le Belgian National Orchestra rejouera le chef-d’œuvre de Schönberg dans la salle Henry Le Bœuf. Sa musique résonnera ainsi à nouveau sur la scène pour laquelle Brusselmans a conçu ses décors il y a près d’un siècle. Cet Erwartung s’est fait longtemps attendre, mais après 90 ans, les décors retrouvent le chemin du Palais des Beaux-Arts. Il ne s’agit pas d’une reconstitution de ceux de 1936, mais d’un (ré)assemblage façon 2026.