Publié le - Lotte Poté

Quand l’art crée de l’espace

Un groupe de visiteur·ses se rassemble dans le hall d’entrée de Bozar. Ils attendent, discutent, observent les alentours. Pas de précipitation, pas de programme strict. Ce qui suit n’est pas une visite guidée ordinaire, mais une « Relaxed Visit » : une visite d’exposition sur mesure pour des personnes en situation de vulnérabilité psychique, physique et/ou sociale.

Au lieu de chercher à voir le plus d’œuvres possible, on ralentit le rythme. Quatre ou cinq œuvres suffisent. Ce temps libéré est consacré à l’observation, à la discussion et au silence. Qu’est-ce qui attire l’attention ? Qu’est-ce qui touche ? Quel souvenir ou quelle pensée une œuvre suscite-t-elle ? Les réponses n’ont pas besoin d’être justes. Il ne s’agit pas de connaissances en art, mais de la rencontre avec l’œuvre et les autres.

Les « Relaxed Visits » sont nées dans le cadre du projet européen CARE et s’inscrivent dans une attention croissante au rôle que l’art peut jouer dans le bien-être mental. Pourtant, nous ne souhaitons pas qualifier ces visites de thérapie. Il s’agit avant tout de visites d’exposition. Les visiteur·ses y disposent simplement de plus d’espace pour être présent·es à leur propre rythme. Cela fait une différence, observe la psychologue et art-thérapeute Jessica Manasievski. Elle accompagne régulièrement des groupes issus du secteur de la santé mentale bruxellois. Ce qui la frappe à chaque fois, c’est à quel point il est particulier de rencontrer des personnes en dehors du cadre habituel des soins. Pas dans un cabinet de consultation, mais parmi des peintures, des sculptures et des installations.

Le mouvement commence souvent bien avant la visite elle-même. Les participant·es prennent le temps de se libérer, organisent leur déplacement et se donnent rendez-vous à Bozar. Cela peut sembler anodin, mais pour des personnes qui vivent avec l’anxiété, la dépression ou un traumatisme, c’est parfois une étape importante. « Nous voyons vraiment les gens se mettre en mouvement », raconte Jessica, pas seulement physiquement, mais aussi mentalement. Les guides qui accompagnent le groupe à travers l’exposition jouent un rôle clé. Ils créent un espace sûr où chacun·e peut regarder, écouter ou réagir à sa manière. Parfois, une conversation se développe autour d’une seule œuvre, et le groupe s’y attarde bien plus longtemps que prévu. À d’autres moments, c’est le silence qui prend sens.

« On sort un instant du cadre des soins, on rencontre les œuvres, puis on revient avec quelque chose de cette expérience. »
(c) Olivier Donnet

L’histoire ne se termine pas toujours à la sortie de Bozar. Dans les jours et les semaines qui suivent, l’expérience se prolonge souvent à travers des ateliers créatifs que Jessica organise avec sa collègue Nora Naboulsi dans le secteur de la santé mentale. Les discussions sur ce que les participant·es ont vu, ressenti ou pensé pendant l’exposition s’y poursuivent. À partir de là, chacun·e est invité·e à créer à son tour et à renouer avec son imaginaire. Comme les « Relaxed Visits », ces ateliers encouragent le mouvement, ouvrent de nouvelles perspectives et renforcent le lien aux autres.

Ce qui se passe pendant les visites et les ateliers laisse souvent des traces. Les participant·es racontent que certaines images continuent de résonner dans leur esprit pendant plusieurs jours. Certain·es découvrent un nouvel intérêt pour l’art. D’autres reviennent plus tard, seul·es, visiter une exposition. Pour Jessica, ce sont des signes précieux. Non pas parce que l’art résout les difficultés, mais parce qu’il peut ouvrir un espace : pour une réflexion, une conversation, un désir ou un nouveau regard sur soi-même. C’est peut-être là l’essence même des « Relaxed Visits ». Au milieu de l’agitation, des attentes et des préoccupations, se crée pendant une heure et demie un espace où rien n’est exigé. Un lieu où l’art ne reste pas à distance, accroché au mur, mais devient, l’espace d’un instant, partie intégrante de la vie de celles et ceux qui se tiennent devant lui.