Occupant l’un des principaux circuits d’exposition de Bozar, composé de dix salles, Kentridge crée également des œuvres in situ pour l’occasion, telles que le dessin mural monumental d'Ubu Roi ou – sur les escaliers de Bozar – l’hommage à la danseuse et chorégraphe sud-africaine Dada Masilo.
Le mois de septembre marque également le début d’une collaboration plus large : William Kentridge est le premier Grand Invité de Bozar. Tout au long de la saison ‘26-‘27, son œuvre et ses idées résonneront dans le Palais des Beaux-Arts à travers l'exposition, mais aussi des performances, des concerts, des débats et des collaborations avec une nouvelle génération d'artistes. Le Centre for the Less Good Idea, un atelier artistique cofondé par Bronwyn Lace et William Kentridge en 2016 à Johannesburg, sera au cœur de cette effervescence créative.
Transformation politique et poétique
William Kentridge a débuté sa carrière artistique au plus fort de la lutte politique contre le régime de l’apartheid dans son Afrique du Sud natale. Son œuvre témoigne d’un engagement profond – à la fois social, politique et poétique – qui continue de façonner sa pratique artistique jusqu’à aujourd’hui. Solidement ancrée dans l’histoire de l’Afrique du Sud, elle s’ouvre à des réflexions plus larges sur l’histoire de l’humanité, ses contradictions, la violence récurrente et sa capacité de transformation.
Depuis plus de quatre décennies, Kentridge a développé un langage artistique dans lequel les images, les idées et les formes sont sans cesse en mouvement. Le dessin devient animation ; l’animation s’intègre à une installation ou migre vers la scène ; les images et les objets réapparaissent dans de nouvelles configurations. Cette transformation constante et cette métamorphose à travers différents médias sont devenues l’une des caractéristiques essentielles de sa pratique.
William Kentridge observe : « Je réalise des dessins et, parfois, ces dessins sont filmés et deviennent des films d’animation. Parfois, des interprètes se produisent devant le film d’animation et cela se transforme en pièce de théâtre ou en opéra. Cela devient ainsi un dessin en quatre dimensions. »
« Le monde lui-même est irrationnel »
L’absurde offre également à Kentridge un moyen d’affronter des réalités politiques et historiques qui résistent à toute explication simpliste.
William Kentridge note : « L’absurde s’apparente à une forme de réalisme. Lorsque le monde lui-même est irrationnel, le décrire rationnellement peut être trompeur. L’absurde pousse une logique imparfaite à l’extrême, révélant ainsi ses contradictions sous-jacentes. »
De son engagement précoce avec Ubu Roi d'Alfred Jarry à son exploration du Nez de Gogol, l'absurde met en évidence les contradictions qui sous-tendent des systèmes apparemment rationnels.
Le rôle central de l’atelier de l’artiste
Au cœur de la pratique de Kentridge se trouve son atelier de Johannesburg, que l’exposition à Bozar évoque tant sur le plan spatial que conceptuel. C’est un lieu de dessin et d’expérimentation, mais aussi de répétitions, de montage, de fabrication et de conception. « Au centre se trouve toujours l’espace de dessin, qui reste une activité solitaire », explique Kentridge. « Au-delà, le travail est profondément collaboratif, tant sur le plan artistique que conceptuel. »
Comme le montre l’exposition, à partir du point de départ individuel que constituent les dessins de Kentridge, le travail s’élargit en un processus collaboratif impliquant des acteur·ices, musicien·nes, chanteur·ses, plasticien·nes, ainsi que des technicien·nes spécialisé·es dans la vidéo et l’animation.
I am not me, the horse is not mine traduit ce mouvement entre atelier, scène et espace d’exposition en un véritable parcours à travers l’œuvre de Kentridge. L’exposition commence et se termine par des espaces évoquant son atelier. Entre ces deux espaces, les œuvres produites lors de la création de plusieurs grandes productions scéniques se déploient selon un ordre délibérément non chronologique.
Plutôt qu’une rétrospective conventionnelle, le commissaire Tarek Abou El Fetouh a conçu l’exposition comme une partition musicale en plusieurs mouvements, inspirée des formes hybrides, des changements de rythme et des structures compositionnelles des productions scéniques de Kentridge.
« Cette exposition se déploie comme une composition musicale », explique Abou El Fetouh, « tissant ensemble les dessins, les animations et les œuvres scéniques de William Kentridge au fil d’un parcours dynamique et non linéaire ». Il ajoute : « Les frontières entre les différents médiums s’estompent, les histoires s’entrecroisent, nous invitant à faire l’expérience de l’art comme une forme de questionnement, de mémoire et de possibilité poétique. »
Bruxelles : une relation de plus de trente ans
Pour Kentridge, Bruxelles est loin d’être un terrain inconnu. Sa relation avec la ville remonte à plus de trente ans, et Bruxelles a été le témoin de la genèse, des premières tournées et des créations de plusieurs de ses productions. En 1995, la ville a accueilli la création de son désormais légendaire Faustus in Africa!. Trois ans plus tard, en 1998, Bozar a présenté la première exposition institutionnelle de Kentridge en Europe.
Son retour en 2026 revêt donc une résonance particulière : I am not me, the horse is not mine prolonge – et réinvente – une relation artistique de longue date.
William Kentridge : premier Grand Invité de Bozar
Avec la saison 2026–27, Bozar lance le Grand Invité : chaque saison, un·e artiste est invité·e à engager un dialogue approfondi avec l’institution, en développant des projets transversaux à travers les disciplines et l’ensemble du programme artistique de Bozar. William Kentridge inaugure ce nouveau format, en collaboration avec le Centre for the Less Good Idea.
Christophe Slagmuylder, CEO et directeur artistique de Bozar, explique : « Accueillir William Kentridge en tant que premier Grand Invité à Bozar est un honneur et une évidence. Il est à la fois l’artiste complet et majeur, tant visuel que musical, célébré à travers le monde et le chercheur permanent qui depuis son atelier réinvente et réouvre sans cesse sa pratique artistique à diverses disciplines. Son attachement profond à Bruxelles, une ville dans laquelle il a mené quelques-unes de ses plus belles aventures musicales, donne à cette invitation une dimension particulière et personnelle. »
La présence de Kentridge fait écho à « Reassembling », le fil conducteur de la nouvelle saison artistique '26-'27 de Bozar. « Reassembling » c'est recomposer, mais aussi se rassembler à nouveau. À une époque marquée par la guerre, la propagande et des visions du monde de plus en plus fermées, Bozar propose l’espace ouvert de la musique, des images, des performances et des récits comme un lieu où vivre l’art collectivement et imaginer d’autres mondes.
Zoë Gray, directrice des expositions à Bozar, souligne que « l’œuvre de Kentridge nous permet de voir comment l’histoire se répète, comment la folie humaine reste obstinément la même à travers le temps et à travers le monde. Mais Kentridge le fait avec optimisme, avec nuance, animé par une fascination pour les visions utopiques et par la foi en la résilience et la créativité humaines face à l’oppression. »
L'exposition est une co-production Bozar et ΕΜΣΤ — le Musée national d'art contemporain d'Athènes — où elle sera présentée de juin à décembre 2027.
The Centre for the Less Good Idea
« Accorder le bénéfice du doute à l’impulsion. Laisser la première idée échouer et faire place aux idées périphériques. Accepter l’échec, voire la bêtise. Reconnaître le potentiel de génie dans chaque élément de la pièce, et faire confiance à ce qui en émerge. » — Bronwyn Lace
Fondé en 2016 par William Kentridge et Bronwyn Lace, le Centre for the Less Good Idea est un pôle artistique expérimental dédié aux échanges et à la collaboration interdisciplinaires. Réunissant des artistes issu·es de disciplines et d’horizons variés, le Centre encourage l’exploration créative à travers les genres, les médias et les formats. En valorisant l’expérimentation, l’incertitude et les liens inattendus, il offre un espace où de nouvelles idées peuvent émerger et se développer grâce à une pratique artistique collective. En 2024, le musicien et compositeur Neo Muyanga est devenu l’imprésario du Centre.
« Cette exposition se déploie comme une composition musicale, tissant ensemble les dessins, les animations et les œuvres scéniques de William Kentridge au fil d’un parcours dynamique et non linéaire. Ici, les frontières entre les différents médiums s’estompent, les histoires s’entrecroisent, nous invitant à faire l’expérience de l’art comme une forme de questionnement, de mémoire et de possibilité poétique. »
« Accueillir William Kentridge en tant que premier Grand Invité à Bozar est un honneur et une évidence. Il est à la fois l’artiste complet et majeur, tant visuel que musical, célébré à travers le monde et le chercheur permanent qui depuis son atelier réinvente et réouvre sans cesse sa pratique artistique à diverses disciplines. Son attachement profond à Bruxelles, une ville dans laquelle il a mené quelques-unes de ses plus belles aventures musicales, donne à cette invitation une dimension particulière et personnelle. Cette saison à Bozar constitue une occasion unique de découvrir les multiples facettes d’un être hyper-créatif et surtout terriblement humain. »
« William Kentridge semble avoir la capacité de voyager dans le temps, et – mieux encore – de nous emmener avec lui ! Ses œuvres remarquables puisent dans des récits d’une époque pour les transposer dans une autre, ou les déplacer d’un contexte culturel à un autre, en y ajoutant au passage une galerie de personnages improbables mais parfaitement cohérents. Ce faisant, il nous permet de voir comment l’histoire se répète, comment la folie humaine reste obstinément la même à travers le temps et à travers le monde. Mais Kentridge le fait avec optimisme, avec nuance, animé par une fascination pour les visions utopiques et par la foi en la résilience et la créativité humaines face à l’oppression. »
Tarek Abou El Fetouh est commissaire d’exposition indépendant basé à Bruxelles. Il a assuré le commissariat de nombreuses expositions, parmi lesquelles le Pavillon national des Émirats arabes unis à la 60e Biennale de Venise (2024) ; A Shadow of a Shadow, exposition personnelle de William Kentridge à Sharjah (2004) ; le programme d’art public de l’Expo 2020 à Dubaï ; Rituals of Signs and Metamorphoses (2018) et Captive of Love (2017) au Red Brick Art Museum, à Pékin ; The Time Is Out of Joint à la Sharjah Art Foundation et à l’Asia Culture Center de Gwangju (2016) ; Lest the Two Seas Meet au Musée d’Art moderne de Varsovie (2015) ; ainsi que l’exposition Home Works 6 à Beyrouth (2013).
Tarek Abou El Fetouh a créé et développé des initiatives consacrées aux arts visuels et à la performance à travers le monde arabe, parmi lesquelles le Meeting Points Contemporary Art Festival, qui s’est tenu à Bruxelles et dans différentes villes arabes. Il a récemment lancé le projet itinérant Made with your Magic, présenté en plusieurs volets, avec des expositions à Tunis dans le cadre du festival Dream City en octobre 2025, puis à Beyrouth en juillet 2026 au Beirut Art Center. Le projet se poursuit avec des expositions à Damas, Djeddah et Bagdad en 2026 et 2027.
Abou El Fetouh a été commissaire principal et directeur du département Performance à la Sharjah Art Foundation de 2021 à 2024.