Deux mains glissent sur la peau. Elles étalent de l’huile sur un corps musclé. Lentement et méthodiquement. Sur les épaules, le long des bras, sur le dos. Les muscles se dessinent sous la peau. Des courbes, des lignes, des contours. L’huile souligne chaque détail, fait ressortir chaque muscle, rend le corps brillant et défini. Nous entendons le frottement des mains sur la peau. Le bruit de l’huile étalée centimètre par centimètre. La caméra glisse elle aussi sur le corps, suit chaque mouvement. Nous voyons la réaction des muscles au toucher, la répartition de l’huile dans chaque pli de la peau. Chaque pore, chaque poil, chaque reflet devient tangible. La lumière se reflète sur la surface humide. Nous pouvons presque sentir l’odeur de l’huile. La caméra est si proche que nous avons presque l’impression de sentir ce que nous voyons. Si proche que la frontière entre regarder et toucher semble s’estomper.
Nous voyons des parties d’un visage. Des lèvres rouges, des bijoux scintillants, des faux cils. Un regard tourné vers l’intérieur, les yeux fermés, en préparation d’une concentration extrême. La caméra suit une culturiste féminine alors qu’elle se prépare pour une compétition. Puis elle prend la pose. Elle tourne, se penche, tend son corps dans des postures destinées à être jugées. Chaque posture est précise et entraînée. Les bras tendus, les muscles contractés, les épaules en arrière. Elle connaît la chorégraphie. Elle sait comment la lumière doit tomber pour se présenter parfaitement. Mais il n’y a pas d’autres participants, pas de public, pas de jury. Je suis l’unique spectatrice.
Je regarde le film Double You Double You (2019) de Laure Cottin Stefanelli, qui met en scène une culturiste professionnelle belge.
Elle se prépare à être jugée, mais face à elle, aucun jury. La compétition est mise en scène. Et pourtant, l’action n’en est pas moins consciente. Ce paradoxe me fascine. Il me fait réfléchir : combien de fois faisons-nous cela, nous aussi ? Nous préparons-nous au regard de l’autre ? Nous présentons-nous et nous adaptons-nous pour être jugés — ou pour imaginer ce jugement ?
Le corps de cette culturiste est le résultat d’une discipline de fer et d’un régime alimentaire et sportif strict. Son corps grand, puissant et musclé est à l’opposé de l’idéal de beauté qui prévaut aujourd’hui : des corps minces, frêles et petits. Et pourtant, elle suit le même schéma. Discipline. Contrôle. Façonner son corps selon des règles, mais dans un but différent. Devenir plus grand au lieu de plus petit. Plus fort au lieu de plus mince. Mais toujours : adapter son corps pour répondre à une norme.
Le corps féminin doit-il toujours être modelé ? Toujours contrôlé, discipliné, adapté ?
Pour les femmes au corps puissant et musclé, cette appréciation n’est pas abstraite. Je pense aux athlètes de haut niveau publiquement ridiculisées parce que leur corps est trop fort, trop musclé, trop « masculin ». Des femmes exclues de compétitions parce que leur corps est considéré comme une menace.
Et pourtant, un corps doux n’est pas acceptable non plus. Il doit être mince, ferme, contrôlé. La force est trop masculine. La douceur est trop molle. Il n’y a qu’une seule forme qui semble acceptable.
Pourquoi avons-nous tant de mal à accepter la diversité des formes ? Partout, des filtres lissent les visages, affinent les silhouettes, perfectionnent la peau. Des médicaments initialement destinés à traiter d’autres pathologies sont désormais normalisés pour maigrir, comme si notre corps naturel était un problème à résoudre. Des « fitfluencers » présentent les corps comme des projets, la discipline comme une vertu, les transformations comme une preuve de volonté. Pourquoi essayons-nous tous de rentrer dans le même moule ? Pour satisfaire le jugement des autres ? Ou pour pouvoir contrôler ce jugement ?
Et pourtant, nous constatons également une résistance. Des personnes refusent de continuer à exposer leur corps, adoptant la « neutralité corporelle » plutôt que la positivité. Mais même cette résistance reconnaît l’omniprésence du regard.
Peut-être faut-il commencer par reconnaître ce regard et prendre conscience que nous regardons, nous aussi.
Mes pensées se portent à nouveau sur la culturiste du film de Stefanelli. Elle se prépare à être jugée, sans jury. Face à elle, il n’y a qu’une caméra. Et pourtant, elle continue à prendre la pose, à se préparer, à accomplir le rituel. Et cela ne m’est pas étranger. Car nous aussi, nous faisons cela, chaque jour. Nous nous préparons, nous nous adaptons, nous jouons pour un regard qui n’est peut-être même pas là. Comme si nous étions toujours observés, même quand personne ne regarde.