Qu'est-ce qui vous a particulièrement plu dans Notes for Philip Guston, une œuvre pour flûte, piano et percussions ?
Ann Veronica : La durée de cette œuvre permet à l’audience de progressivement s‘immerger dans la douceur et l’apparente simplicité. La proposition, c’est une œuvre ouverte. On peut s'en écarter et y revenir. Il y a cette sensation de vivre de multiples variations d'une expérience que l’on croit avoir déjà vécue, mais qui ne semble pas tout à fait la même. L’œuvre me fait penser à l’écoute d’une conversation entre oiseaux : on ne comprend pas ce qui est dit, mais c'est merveilleux. Ce qui m'intéresse, ce sont les formes insaisissables, les échappées et c'est cela que l’on peut vivre pleinement à l’écoute de Notes for Philip Guston. Mon intention pour cette performance est de fédérer autant les musicien-ne-s que l’audience elle-même, en tant qu’acteurs ou actrices sensibles de cet évènement.
Tout à fait. Et c'est vrai, Feldman joue un jeu avec la perception. Parfois, il va répéter des motifs d'une heure ou deux ...
Ann Veronica :
C’est une expérience troublante, une pensée nous émoustille. Notre mémoire nous joue-t-elle des tours ? Avons-nous déjà vécu ce moment ? Avons-nous déjà entendu ce motif ?
Appliquez-vous également cela dans votre travail ?
Ann Veronica : Dans mon travail, il s'agit beaucoup de perception, de changement d’états au moyen de gestes en apparence très simples. Mon désir est de donner, par exemple, à partager une expérience de la durée, de rendre cette expérience sensible.
Feldman, c'est un des grands compositeurs du temps et des couleurs ; des timbres. Il fait de très petites nuances et parfois de très grands contrastes. Il y a peut-être un lien là ?
Ann Veronica : Dans mes installations, le mouvement, le volume, la transparence, la matérialité et la qualité de l’air font partie du travail de composition. Quand je prépare une exposition, ces petits silences, ces sons et ces espaces sont présents dans l’espace plastique. Les couleurs et les matériaux fonctionnent comme des contrepoints. Dernièrement, j'ai commencé à mettre en conversation différents projets passés. À Milan, par exemple, j’ai fait résonner des œuvres créées il y a 40 ans avec de plus récentes, en les mettant en quelque sorte en mouvement et en musique.
Votre installation dans la salle de concert sera-t-elle également composée de plusieurs parties ?
Ann Veronica : Non, ce sera un long mouvement, toute la durée de la performance. Il n'y aura rien de fixe, ni de matériel.
Cela semble être tout le contraire d'un concert classique qui se déroule dans un moment limité. Votre œuvre n’est pas figée mais sera-t-elle soumise au lieu et au temps ?
Ann Veronica : Elle est pensée pour la salle Henry Le Boeuf et pour l’audience. Je souhaite entraîner le public dans ce mouvement, en dialogue avec la musique et son caractère méditatif. Il y aura l’expérience de la musique et j’aimerais y ajouter la vue, le goût ou le toucher, pour ouvrir l’expérience à d’autres sens.
Quels éléments existants utiliserez-vous ?
Ann Veronica : Je réfléchis à deux hypothèses, toutes les deux devraient solliciter en temps réel l’expérience de la durée, à la fois donner la sensation de son ralentissement et témoigner de son échappée.
La performance aura lieu le 19 juin, presque au solstice d’été, une longue fin de journée, un coucher de soleil à 21 :59, un croissant de lune croissant, (le chant des oiseaux est modulé par les phases de la lune,) la proximité du Parc Royal, ... Il me semble important de tenir compte de ces paramètres.
La sérendipité - créer par hasard des choses précieuses – joue un rôle important dans votre œuvre. Y-a-t-il d’autres moments où des hasards heureux peuvent se produire ?
Ann Veronica : L’invitation de Bozar était un hasard heureux (rires). Vraiment. Je n'avais pas imaginé un jour collaborer pour un concert. C’est une occasion formidable de développer un projet en dialogue avec une œuvre musicale, avec les musicien·ne·s de HERMESensemble et l’équipe de Bozar.
Les minimalistes new-yorkais et les compositeurs d'avant-garde des années 70 et 80 – Glass, Reich, Feldman – ont préféré une galerie d'art à une salle de concert classique. Vous allez tenter de concilier ces deux lieux dans la salle HLB ?
Ann Veronica : La salle est magnifique. Je demanderai à ce que l’on enlève toutes les traces et les éléments ajoutés, pour revenir à la salle dans sa simplicité et la beauté de l’espace tel qu’il était conçu à l’origine.
Effectivement, aujourd’hui, il y a beaucoup de transversalité. Les minimalistes travaillaient dans d’autres espaces, tous les espaces sont intéressants et suscitent de nouvelles propositions. Dans ma pratique, l’architecture du lieu et le contexte ont une grande importance et participent au démarrage d’un projet, donc la réponse n’est jamais la même d’un lieu à l’autre. Notes for Philip Guston est une nouvelle aventure.
Ce qui est intéressant là aussi, c'est que c'est une œuvre qui est très rarement jouée. Et quand elle est jouée dans son entièreté, c'est souvent dans des musées où les gens passent. Maintenant on propose d’écouter les 4 h 30, de s’installer dans cette durée. Comment aborde-t-on cette expérience de la durée par rapport au public ?
Ann Veronica : Ce sera une intervention très libre : le public pourra aller et venir, sortir et changer de placement. J’aimerais que l’on puisse offrir durant ces pauses, par exemple, un thé à la menthe ou un petit gâteau à savourer avant de revenir dans la salle.