Il existe une magnifique aquarelle représentant Béla Bartók qui observe, fasciné, une mouche posée sur une fleur. Ce portrait, peint par son cousin Ervin Voit, touche au cœur même de l’image que nous avons de Bartók : un amoureux de la nature timide, passionné par la campagne et la musique authentique des populations rurales de Hongrie et de Roumanie. Un observateur silencieux doté d’un œil (et d’une oreille) incroyablement attentif aux détails. Il partait en excursion, équipé d’un appareil d’enregistrement, afin de capturer les chants authentiques des paysans. Il les analysait minutieusement et en faisait des transcriptions détaillées. Il intégrait naturellement ces mélodies souvent séculaires dans ses propres œuvres. Parfois littéralement, mais le plus souvent, il composait de nouvelles pièces imprégnées de l’esprit populaire qu’il avait découvert lors de ses excursions. Les gammes, les harmonies caractéristiques, les timbres des instruments... tous ces éléments ont laissé leur empreinte dans le vocabulaire musical du compositeur hongrois.
En entendant les premières mesures du Mandarin merveilleux, il est difficile d’imaginer que cet homme doux, amoureux de la nature et des hommes, soit à l’origine d’une telle cacophonie musicale. Pourtant, Bartók fait ici la même chose que dans sa musique aux accents hongrois : il observe le monde et colore son propre style musical avec ces observations. Néanmoins, dans le cas du Mandarin merveilleux, ce monde n’est pas un éphémère innocent ou une famille de paysans chantant de manière traditionnelle. C’est un monde urbain où le désir et l’érotisme, la séduction et la tromperie, et surtout la trahison et la criminalité occupent une place centrale.
Un processus laborieux
Le Mandarin merveilleux était à l’origine conçu comme un pantomime, un spectacle sans paroles dont l’histoire fut écrite par l’auteur hongrois Melchior Lengyel. L’encre était à peine sèche lorsque Bartók commença la composition en 1917, mais il fallut attendre 1926 pour que l’œuvre soit créée à Cologne. La situation politique troublée pendant et après la Première Guerre mondiale y était pour beaucoup. Bartók termina la version pour piano de la partition, mais ne commença l’orchestration qu’une fois certain que l’œuvre serait jouée. Et c’est justement là que les choses se compliquèrent, car le thème peu édifiant de l’œuvre ne suscita que peu d’enthousiasme. Finalement, la première eut lieu à Cologne, en combinaison avec le seul opéra de Bartók, Le Château de Barbe-Bleue. Cette ville très conservatrice et profondément catholique n’étais pas l’endroit idéal pour accueillir un pantomime sur la prostitution et le meurtre, mais c’était la première occasion qui se présentait de dépoussiérer la partition, qui traînait depuis des années sur le bureau de Bartók.
La première représentation fut un échec. Le public, qui avait sans doute déjà porté un jugement sur la base de l’annonce de l’intrigue, se mit rapidement à manifester son mécontentement. Toute la troupe, y compris Bartók, fut huée. Il n’y eut pas de reprise du spectacle et l’œuvre fut même interdite par le maire de Cologne. Et cela pour une œuvre que Bartók considérait encore, de nombreuses années plus tard, comme sa meilleure œuvre orchestrale ! Deux ans plus tard, la suite de concert, légèrement raccourcie, fut jouée pour la première fois à Budapest. Ce n’est qu’en 1945, après la mort de Bartók, que le pantomime à proprement parler fut également présenté dans cette ville.
L’intrigue
Nous nous trouvons dans une ville animée. Selon certains analystes, Bartók aurait été inspiré par la vivacité de Paris, où il aurait séjourné au moins en 1905 et 1910, mais le lieu exact n’est pas précisé dans l’histoire. Dans cette ville, trois malfaiteurs cherchent à voler les gens. Pour cela, ils font appel aux services de Mimi, une belle jeune femme. Elle se place derrière la fenêtre pour attirer des hommes sans méfiance à l’intérieur. La première victime est un vieil homme, mais celui-ci n’a pas un sou en poche. La deuxième victime, un jeune homme séduisant, ne rapporte rien non plus. Mais comme dans toute bonne histoire, la troisième est la bonne, car c’est alors que le Mandarin merveilleux apparaît sur le seuil : un riche Chinois qui ne cesse de regarder la jeune femme avec enthousiasme. Les scélérats le dépouillent de ses richesses, mais ne parviennent pas à le chasser comme les autres hommes. Leurs tentatives désespérées pour le tuer sont également vaines. Une scène de poursuite palpitante mène à l’ultime confrontation violente. Mais même lorsqu’ils le poignardent et le suspendent à un lustre, l’homme refuse de mourir. Dans un climax surréaliste, il commence même à émettre une lumière verte fantomatique. Ce n’est qu’après que la jeune femme finit par céder et le laisse assouvir ses désirs qu’il succombe à ses blessures.
La musique
Dans cette partition, on retrouve la combinaison remarquable de trois facettes de la musique de Bartók. Comme dans beaucoup de ses œuvres antérieures, l’influence de Debussy est encore perceptible. Bartók peint les sons de l’orchestre avec un pinceau extrêmement raffiné et, tout comme l’impressionniste français, il parvient à évoquer des images. En outre, nous entendons à quel point Bartók pouvait composer de manière résolument moderne. Il n’hésite pas à utiliser des dissonances, emploie un langage rythmique vivant et traduit les émotions brutes et l’agressivité de l’histoire par des sonorités violentes. Un troisième aspect, omniprésent dans la musique de Bartók, est l’influence de la musique folklorique. Bien qu’il n’y ait pas dans cette partition d’exemples évidents de mélodies ou de danses populaires telles que les verbunkos souvent décrits, le langage de Bartók s’imprègne ici aussi des ingrédients musicaux de la musique folklorique. Plus encore : ce sont précisément ces éléments issus de la musique non classique qui rendent son langage si moderne.
On en trouve un exemple flagrant dans la première scène de séduction. Les bois jouent une mélodie en secondes parallèles. Cela signifie que la même mélodie est jouée à une note d’intervalle, ce qui est impossible dans la tonalité classique. Cela produit un effet dissonant et moderne, mais Bartók a tiré cette technique d’écriture de la musique folklorique yougoslave. Plus tard, dans le Concerto pour orchestre, il utilisera également cette technique dans un duo de trompettes.
Dans un spectacle de pantomime muet, la musique prend en charge une partie de l’intrigue. L’ouverture dresse un portrait sonore très animé du brouhaha urbain, avec les klaxons des voitures et le chaos dans les rues. « Si j’y parviens, ce sera une musique infernale. Elle ressemblera à un terrible pandémonium », écrivit d’ailleurs Bartók au sujet de cette ouverture dans une lettre à sa femme. Lorsque Mimi se lance dans une quête de séduction, elle est invariablement accompagnée par des mélodies sensuelles à la clarinette. L’arrivée du Mandarin est quant à elle annoncée par des mélodies pentatoniques aux sonorités orientales. La scène de poursuite finale est conçue comme une variante moderne d’une fugue (un choix très approprié : du latin fugere, qui signifie fuir), et l’angoisse qu’elle dégage permet au spectateur de ressentir lui-même l’adrénaline des personnages.
Après Barbe-Bleue et Le Prince de bois, Le Mandarin merveilleux est la dernière composition théâtrale de Bartók. Le compositeur était déçu que l’œuvre suscite autant de résistance, alors que Le Prince de bois, une partition dont il était moins satisfait, était devenu très populaire. Les compositeurs ne choisissent hélas pas eux-mêmes les œuvres qui connaîtront le plus grand succès.
Le 8 février à 19h, Klaas Coulembier donnera une introduction bilingue (FR-NL) à cette œuvre emblématique à la Hall Horta.