Les biographies musicales regorgent souvent de noms en tous genres : musiciens, professeurs, muses et nombreux personnages secondaires ayant joué un rôle dans l’œuvre des grands compositeurs. Au XXe siècle, un nom revient exceptionnellement souvent dans les récits biographiques : celui de Nadia Boulanger. Pour des dizaines de compositeurs, les cours dispensés par cette compositrice et pédagogue française furent déterminants dans leur carrière. On se souvient donc surtout d’elle comme pédagogue, mais jusqu’à l’âge de 35 ans, elle composa une œuvre variée et impressionnante. Elle-même estimait que son talent était inférieur à celui de sa jeune sœur Lili, ce qui l’amena finalement à opter pour une carrière d’interprète et de pédagogue.
Un cocon musical
Les sœurs grandirent dans un environnement privilégié. La famille Boulanger appartenait à la bourgeoisie aisée de Paris et comptait plusieurs générations de musiciens. Les grands-parents de Nadia et Lili étaient le violoncelliste Frédéric Boulanger et la mezzo-soprano Marie-Julie Hallinger. Ces derniers transmirent leurs gènes musicaux à Ernest, qui épousa à 62 ans la chanteuse russe Raissa Mychetsky, de 41 ans sa cadette. Leurs premières et dernières filles décédèrent en bas âge tandis que les deux sœurs du milieu entrèrent dans l’histoire en tant que musiciennes. Comme Lili et Nadia n’eurent pas eu d’enfants, leur lignée musicale s’arrêta là.
Enfant, Nadia reçut une solide formation musicale et dévoila rapidement son talent. À l’âge de neuf ans, elle put entrer au conservatoire, ce qui était loin d’être une évidence pour les filles à l’époque. Elle y remporta des premiers prix en piano et en orgue, mais aussi en harmonie et en fugue. Il est remarquable qu’elle ait commencé à enseigner avant même d’avoir vingt ans, une activité qu’elle allait exercer jusqu’à la fin de sa vie et qui allait lui valoir – plus que son travail de compositrice, d’interprète ou de chef d’orchestre – une place de choix dans l’histoire de la musique. Elle suivit des cours de composition auprès de Gabriel Fauré et Charles-Marie Widor, figures de proue de la France du début du XXe siècle. Au total, Nadia Boulanger participa quatre fois au Prix de Rome. Lors de sa deuxième participation, en 1908, elle remporta le deuxième prix. Elle n’obtint pas le premier prix suite à l’intervention de Camille Saint-Saëns, membre du jury, qui resta inflexible lorsqu’elle présenta une fugue instrumentale plutôt que vocale au concours. Le fait que Nadia, en tant que femme, aspirait à la plus haute distinction musicale joua sans doute également un rôle.
La « boulangerie »
Leonard Bernstein était l’un des nombreux compositeurs qui rendaient visite à Nadia Boulanger. Dans un documentaire, il raconte que son groupe d’élèves était parfois surnommé « la boulangerie ». Il s’agit d’un terme légèrement moqueur pour désigner un environnement particulièrement inspirant, dans lequel Nadia Boulanger décryptait les plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire de la musique. Elle avait une grande prédilection pour la musique ancienne, notamment celle de Monteverdi, et pour les développements récents en matière de composition. Elle admirait particulièrement la musique de Gabriel Fauré, qu’elle défendait toujours avec ferveur : elle était infiniment charmée par la simplicité parfaite, le raffinement, la beauté pure et la clarté de sa musique.
Sa didactique était herméneutique. Il existe quelques vidéos dans lesquelles on peut voir Boulanger, à un âge avancé, travailler avec ses élèves. Ce qui frappe immédiatement, c’est sa capacité à poser toujours les bonnes questions, avec une attitude presque philosophique et un grand respect pour le travail du compositeur. Que dit la partition ? Pourquoi est-ce écrit ainsi ? Et pourquoi est-ce la meilleure option pour exprimer ce que le compositeur veut dire à travers sa musique ?
Les Heures Claires - Nadia Boulanger en Raoul Pugno
En 1909, Nadia Boulanger composa Les Heures claires, un cycle de huit mélodies pour voix et piano. La formation réduite et le caractère intime de cette œuvre offraient un changement bienvenu après la grande cantate qu’elle dût composer pour le Prix de Rome. Il est remarquable que ces mélodies ne soient pas seulement issues de l’imagination de Boulanger, mais aussi de l’un de ses professeurs : Raoul Pugno. Pianiste et compositeur, Pugno allait jouer un rôle important dans la carrière de Nadia Boulanger. Les deux s’entendaient très bien, et il n’est pas surprenant que la presse ait spéculé sur un partenariat allant au-delà du simple domaine musical. Cependant, Pugno était marié et Boulanger, en tant que femme de la haute société, avait une réputation à défendre.
D’un point de vue purement factuel, il s’agit donc d’un partenariat purement musical, mais riche d’une synergie particulière. Tant dans la partition finale que dans les manuscrits originaux, il est difficile de déterminer qui tint la plume à quel moment. Les Heures claires est l’œuvre de deux âmes sœurs ayant mis en musique la poésie d’Émile Verhaeren. Le fait qu’il s’agisse de poèmes d’amour alimenta sans doute les rumeurs d’une prétendue relation amoureuse.
Emile Verhaeren était un écrivain et critique d’art belge qui s’intéressait beaucoup au symbolisme et comptait notamment Maeterlinck parmi ses amis. Dans Les Heures claires, il chante l’amour pour sa femme, mais ses textes ont une portée largement universelle : la beauté de la nature y symbolise les émotions humaines.
Plus tard, Boulanger et Pugno composèrent ensemble l’opéra La Ville morte. Dans ses esquisses, Nadia nota ce qui suit, qui s’applique tout autant aux Heures claires :
« La voix suivra intimement le sens des mots, et soulignera chaque intention, tout en conservant une simplicité, une sorte de gravité non dépourvue d’énergie. Le rythme sera bien défini. »
Outre la clarté du déroulement musical, très proche de la diction naturelle du français, on remarque également l’impressionnisme sonore. Boulanger fut profondément influencée non seulement par Fauré, mais aussi par Debussy. Il en résulte une poésie musicale pleine d’ambiance, où la musique souligne souvent les émotions de manière imperceptible mais efficace. La tonalité mineure de la première mélodie se fond presque imperceptiblement dans un accord final majeur. La fin de la troisième mélodie, sur le mot « tombeau », semble à première vue insignifiante, mais ce n’est pas un hasard si les notes graves du piano explorent à ce moment précis les registres les plus sombres du clavier.
Cette musique est clairement l’œuvre d’un artiste recherchant, dans chaque partition, la profondeur, le sens et la meilleure façon de raconter une histoire à l’aide de notes.
Le 8 mars à 14h30, Anne de Fornel donnera une conférence-récital sur Nadia Boulanger, suivie du documentaire Mademoiselle.