1. Pipilotti Rist
Be Nice To Me, 2000
Commençons par cette image, que vous avez peut-être déjà croisée ici et là en ville, ou plutôt, qui vous a croisé. Il s’agit d’un extrait de l’œuvre Be Nice To Me de l’artiste suisse Pipilotti Rist, dont le nom d’artiste s’inspire de Fifi Brindacier (en anglais : Pippi Longstocking), une femme qui explore le monde avec espièglerie. Et c’est exactement ce que l’artiste propose dans cette œuvre d’art vidéo.
On la voit presser son visage contre l’écran, dans un geste apparemment enfantin qui devient un acte de résistance. En étalant son rouge à lèvres, elle sape les normes de beauté et dévoile la violence symbolique qui se cache derrière les images idéalisées omniprésentes dans l’espace public. Par ce cri silencieux, elle confronte les publicités et les photos de mode qui glorifient la perfection et le désir. Entre humour et malaise, Rist dénonce la manière dont le corps féminin est contraint par les médias et les normes patriarcales. Une résistance poétique.
2. Okhai Ojeikere
De la série Hairstyles, 1969-1977
Pendant trente ans, J.D. ‘Okhai Ojeikere a parcouru le Nigeria afin d’immortaliser sa riche tradition de la coiffure. Il a rassemblé près de 20 000 négatifs et environ 1 000 tirages, toujours en étroite collaboration avec les femmes qu’il photographiait. Ses images offrent un aperçu unique de la culture nigériane tout en élargissant notre vision de ce que peut être l’art. Les coiffures, allant de styles portés au quotidien à des créations somptueuses pour les mariages et les fêtes, sont de véritables sculptures qui mêlent goût, structures sociales et un savoir-faire impressionnant.
Durant toutes ces années derrière son objectif, Ojeikere a été le témoin d’une tradition en évolution constante. Ses photos montrent comment les coiffures locales se sont adaptées aux influences de la culture pop occidentale, d’autres communautés africaines et de nouveaux outils tels que les tondeuses et les ciseaux. Ainsi, ces images ne sont pas seulement puissantes d’un point de vue esthétique, mais elles constituent également de précieux témoignages d’une culture vivante et en constante évolution.
3. Rineke Dijkstra
Kolobrzeg, Poland, July 26 1992, 1992
L’artiste néerlandaise Rineke Dijkstra compte désormais parmi les photographes les plus célèbres au monde. Sa série de portraits d’adolescents sur la plage, en particulier, est aujourd’hui indissociable du canon de la photographie de portrait. Pour la réaliser, Dijkstra s’est rendue entre 1992 et 1996 sur des plages d’Europe du Nord et de l’Est, notamment aux Pays-Bas et en Belgique.
Dans ce portrait, de face et en taille réelle, le regard est immédiatement attiré par le sujet. Dijkstra a pris cette photo à la lumière artificielle avec un appareil photo sur trépied, un temps d’exposition long et un flash puissant. La jeune protagoniste regarde l’objectif avec perplexité, mais son attitude détendue et naturelle en dit long, et dévoile ses sentiments immédiatement, souvent avec plus de sincérité que chez un adulte. Dans un regard ou un langage corporel, on devine parfois un milieu ou un contexte social, qui sont d’emblée transcendés pour ne laisser derrière eux qu’une vulnérabilité et une familiarité quasi universelles.
4. François Bellabas
Protomaton, 2024
Picture Perfect ne se concentre pas seulement sur les autres, mais inévitablement aussi sur vous. Cette œuvre l’illustre de manière très explicite. L’installation interactive Protomaton utilise l’IA pour revisiter l’histoire du portrait automatique. On y découvre un ordinateur démonté et fixé au mur, une caméra qui prend des photos à la demande et une série de boutons associés chacun à une commande spécifique.
Selon le bouton sur lequel vous appuyez, l’installation génère diverses images de la personne qui interagit avec l’œuvre. En fonction de vos mouvements, les images se voient constamment attribuer de nouvelles interprétations. L’idée à la fois ludique et déroutante qui se cache derrière Protomaton est que nous réinventons sans cesse notre propre image, et donc nous-mêmes.
5. Juno Calypso
Slendertone I (The Honeymoon), 2015
Ce cliché de la photographe britannique Juno Calypso fait partie de la série The Honeymoon. Nous sommes face à face avec une silhouette solitaire dans un « love hotel » rétro destiné aux jeunes mariés, en Pennsylvanie. Joyce pose dans la salle de bains, comme si nous la surprenions dans un moment intime de sa routine du soir.
Elle porte une culotte amincissante et utilise les derniers gadgets de beauté, tels qu’un masque LED et un appareil électrique à ultrasons pour raffermir les muscles. Elle semble surprise, dans un moment de transition entre isolement et mélancolie, mais aussi de satisfaction dans sa quête de la perfection esthétique. Son visage est souvent voilé et dissimulé, et grâce à cette impersonnalité, Calypso renforce le sentiment que Joyce pourrait être n’importe quelle femme.
6. Hank Willis Thomas
De la série Unbranded: A Century of White Women 1915-2015, 2015
Que reste-t-il de la publicité quand on en supprime les slogans ? Hank Willis Thomas emmène le spectateur à travers un siècle de publicités (de 1915 à aujourd’hui) destinées aux femmes blanches. La série se compose de cent images, une par année, dont sept sont présentées dans Picture Perfect. Seul le titre permet de deviner quel texte les accompagnait à l’origine.
Sans texte, le regard se transforme : il gagne en acuité, en recul. Soudain, les schémas apparaissent : qui est représenté, comment et pourquoi. Thomas met ainsi à nu les idées sur la beauté, la vertu, le pouvoir et le désir qui ont été véhiculées tout au long de cette période. Des idées qui s’avèrent souvent étonnamment tenaces, et parfois carrément problématiques.