Beatrice Rana
4 Oct.'26
- 19:00
Henry Le Boeuf Hall
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Suite française n° 2 (1722-25)
Claude Debussy (1862-1912)
Etudes, Livre 1 (1915)
Pause
Frédéric Chopin (1810-1849)
Nocturne n° 1 en do mineur, op. 48 (1841)
Ballade n° 2 en fa majeur, op. 38 (1839)
Nocturne n° 2 en fa dièse majeur, op. 48 (1841)
Scherzo n° 3 en do dièse mineur, op. 39 (1839)
Fin prévu à 21:30
Petites clés :
1. Chaque danse de la Suite française de Bach possède ses caractéristiques propres. Alors que la majestueuse Allemande est guidée par la mélodie, la Courante, par son rythme et ses légers accents, semble évoquer un dialogue enjoué entre deux personnes.
2. L’étude Pour les cinq doigts de Debussy est, à l’instar du mouvement final de la Deuxième Suite française de Bach, une gigue. Les premières mesures constituent d’ailleurs un clin d’œil aux nombreux exercices de doigté de Carl Czerny, l’un des fondateurs de la technique pianistique moderne.
3. Dans le Troisième Scherzo de Chopin, écoutez la partie centrale aux allures de choral : on y devine peut-être un écho de la musique liturgique que Chopin entendit au monastère des Chartreux de Valldemossa, où il commença à composer cette œuvre. Dans le finale, le choral revient de manière grandiose et extrêmement virtuose.
Qu’est-ce qui donne tout son sens à la musique ? Ce n’est pas seulement une mélodie, une harmonie ou un rythme en soi, mais surtout la manière dont un compositeur organise ces éléments, les fait revenir, s’entrechoquer ou en modifie le sens. Une note peut prendre un sens différent selon sa place dans une mélodie. Un accord peut soudainement revêtir une nouvelle signification en fonction du contexte dans lequel il résonne. La pianiste Beatrice Rana est aux toutes premières loges pour faire résonner cette dimension plus profonde de la musique dans des œuvres de Bach, Debussy et Chopin.
Là où chaque note est à sa place
« Chaque note à sa place. » C’est ainsi que l’on décrit souvent la musique de Jean-Sébastien Bach. Le résultat semble si naturel que l’on oublie facilement tout le travail de réflexion qui se cache derrière. La Deuxième Suite française, BWV 813, nous en offre un aperçu fascinant. Il existe quatre ou cinq versions successives de l’Allemande et de la Courante, dans lesquelles Bach modifia les lignes mélodiques, les parties de basse et certains détails de la formulation. Il repensa également à plusieurs reprises la place du Menuet : la première version, notée dans le Klavierbüchlein pour Anna Magdalena Bach en 1722, n’en comportait d’ailleurs pas. Plus tard, Bach indiqua qu’un menuet devait être inséré, tandis que d’autres sources en contiennent même deux. Pour Bach, composer ne consistait donc pas simplement à transcrire un idéal préexistant. La cohésion musicale se construisait au fur et à mesure, à l’écoute des conséquences de chaque choix.
L’appellation « Suite française » doit également être abordée avec une certaine prudence. Bach avait lui-même baptisé ces pièces Suites pour le clavecin. L’adjectif « française » n’est apparu qu’après sa mort, en 1750. De plus, ces suites ne constituent pas une imitation pure et simple d’un style français : Bach mêle des formes de danse françaises à une écriture contrapuntique allemande et à d’autres influences européennes. L’Allemande, la Courante, la Sarabande, l’Air, le Menuet et la Gigue ne sont donc pas seulement, chez lui, des danses successives, mais différentes manières d’organiser musicalement le mouvement, la mesure et l’articulation.
Sous des fleurs d’harmonie
Comme chez Bach, on retrouve chez le compositeur français Claude Debussy une quête permanente des possibilités offertes par le matériau musical. Debussy composa ses douze Études en 1915, pendant la Première Guerre mondiale, alors que sa santé se détériorait fortement. Cette même année, il travaillait à une nouvelle édition de l’œuvre de Chopin et, dans ce cadre, put notamment consulter le manuscrit de la Deuxième Ballade de Chopin. Les Études marquent ainsi non seulement la fin de l’œuvre pianistique de Debussy, qui ne composa plus pour le piano qu’une seule Élégie achevée en 1915, mais s’inscrivent également dans une longue tradition qui, par l’intermédiaire de Chopin, avait élevé l’exercice technique au rang de forme artistique à part entière.
Les titres du premier recueil sont encore d’inspiration classique : pour les cinq doigts, les tierces, les quartes, les sixtes, les octaves et les huit doigts. Mais chez Debussy, la difficulté technique devient elle-même le matériau musical. Un intervalle n’est pas seulement une distance entre deux notes, mais détermine également le mouvement de la main, le toucher et la sonorité de l’instrument. Debussy écrivit que ses Études cachaient « une rigoureuse technique sous des fleurs d’harmonie ». La virtuosité n’est pas une fin en soi : elle ouvre de nouvelles possibilités sonores au piano. Cela explique aussi pourquoi cette musique exerça tant d’influence sur les générations suivantes. Les Études ont été décrites comme un « laboratoire de composition » explorant de nouvelles façons de penser le rythme, le timbre, le toucher et la résonance. Chez Debussy, on ne se contente pas de jouer du piano : l’instrument lui-même devient un objet de recherche.
Quand la musique se met à parler
Le Polonais Frédéric Chopin occupe une place particulière dans ce programme. En effet, le compositeur s’inscrivait dans la tradition de la virtuosité pianistique tout en faisant de l’instrument un moyen d’expression d’une rare immédiateté. Cela transparaît dans les deux Nocturnes, op. 48, composés en 1841.
Le premier Nocturne en do mineur présente une forme simple : A-B-A’. Pourtant, la signification du matériau musical change constamment. Une mélodie sobre cède la place à un choral, puis un doppio movimento agitato éclate avec de grandioses octaves et arpèges. Dans le deuxième Nocturne, la partie centrale contrastée devient presque une scène d’opéra. Chopin décrivait lui-même cette partie comme un récitatif : « un tyran ordonne, et l’autre implore la clémence ». Sans qu’un seul mot ne soit chanté, la musique acquiert ainsi un caractère rhétorique marqué.
Ce contraste dramatique est encore plus marqué dans la Ballade n° 2, op. 38. L’œuvre fut achevée en 1839 et dédiée à Robert Schumann. L’inspiration souvent évoquée de la ballade Świtezianka du poète Mickiewicz n’est pas prouvée. Ce qui importe bien davantage, c’est ce que Chopin accomplit sur le plan musical : l’ouverture sereine cède soudain la place à un fougueux Presto con fuoco. La transition est radicale. Le caractère serein initial ne s’avère pas être un point de départ stable, et est mis à l’épreuve par le reste de la musique. À la fin, le thème d’ouverture revient, mais cette fois en mineur. Il semble s’agir du même thème, et pourtant, il est fondamentalement transformé par tout ce qui l’a précédé.
Le récital s’achève avec le Scherzo n° 3, op. 39. Chopin commença à composer cette œuvre en 1838 dans le monastère abandonné de Valldemossa, à Majorque, et l’acheva en France. Après une introduction inquiétante, un thème éclate en doubles octaves. Il est contrebalancé par une partie ample, aux allures de choral, ponctuée d’arpèges descendants et aériens. Ces deux univers continuent à s’alterner jusqu’à ce que l’œuvre débouche finalement sur une conclusion rayonnante. Le Scherzo de Chopin n’a ainsi pas grand-chose en commun avec le caractère enjoué que ce genre revêt encore souvent chez Beethoven, par exemple. Alors que Beethoven utilise le scherzo pour surprendre, déstabiliser ou jouer avec le rythme et les attentes, Chopin lui confère un caractère bien plus dramatique et virtuose. Le contraste entre menace et quiétude n’est pas ici tant un jeu qu’un récit musical puissant menant vers une conclusion de plus en plus lumineuse.
Waldo Geuns
Beatrice Rana
piano
Beatrice Rana est saluée sur la scène internationale comme « l’une des artistes les plus perspicaces et les plus prodigieusement douées de la nouvelle génération » (New York Times). Réputée pour la clarté de son toucher, sa sensibilité poétique et ses interprétations passionnées, Rana se produit régulièrement dans les plus grandes salles de concert et aux côtés des orchestres, chefs d’orchestre et artistes les plus prestigieux au monde. Au cours de la saison 2026/2027, Beatrice Rana se lancera dans des tournées prestigieuses en Europe et en Amérique du Nord avec la Staatskapelle de Dresde et Daniele Gatti, l’Orchestre de chambre d’Europe et Yannick Nézet-Séguin, ainsi que l’Orchestra dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia et Daniel Harding. Cette saison, elle est mise à l’honneur en tant qu’artiste en résidence à la Philharmonie de Luxembourg et figure comme « Portrait Artist » au Konserthuset de Stockholm.
Récitaliste acclamée, Rana donne des récitals en solo dans les salles et les festivals les plus prestigieux du monde. Au cours de la saison 26/27, elle part en tournée à travers l’Europe avec un programme consacré à Bach, Debussy et Chopin, et se produira notamment au Musikverein de Vienne, au Barbican de Londres et à la Sala Verdi de Milan. Beatrice Rana enregistre en exclusivité pour Warner Classics. Son dernier album, paru en 2025, propose une sélection de concertos pour clavier de Bach, qu’elle interprète tout en dirigeant l’Amsterdam Sinfonietta. En 2023, son album très acclamé consacré aux concertos pour piano de Clara et Robert Schumann est sorti, en collaboration avec l’Orchestre de chambre d’Europe et Yannick Nézet-Séguin. En 2017, Beatrice Rana a publié un enregistrement de référence des Variations Goldberg de Bach, qui a été salué par la critique internationale et lui a valu le titre d’Artiste féminine de l’année aux ClassicBRIT Awards.
Elle s’est fait connaître à l’échelle internationale après avoir remporté le deuxième prix et le prix du public au concours Van Cliburn en 2013. Auparavant, elle avait remporté le premier prix ainsi que tous les prix spéciaux du Concours musical international de Montréal en 2011, à l’âge de 18 ans. Issue d’une famille de musiciens, Rana a commencé à apprendre le piano à l’âge de quatre ans. Elle a étudié sous la direction de Benedetto Lupo au Conservatoire de musique Nino Rota de Monopoli, où elle a également suivi des cours de composition avec Marco della Sciucca. Elle a ensuite poursuivi ses études de piano avec Lupo à l’Accademia di Santa Cecilia et auprès d’Arie Vardi à Hanovre. En 2017, Rana a fondé le festival de musique de chambre Classiche Forme dans sa ville natale de Lecce, dans les Pouilles, qui s’est vu décerner la médaille par Sergio Mattarella, président de la République, en reconnaissance de la valeur culturelle qu’il apporte à la région. À partir de 2026, elle est désignée comme « Consulente Musicale » du Festival dei Due Mondi de Spoleto.
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