De la lumière pour toutes choses
Le regard que Brusselmans portait sur le monde était aussi modeste que profond. Il peignait des éléments simples de son environnement immédiat et leur conférait une présence monumentale. « L’art consiste à donner de la lumière à toutes choses, y compris les plus ingrates et les plus déshéritées. », disait-il. Pour lui, il n’y avait aucune hiérarchie entre les sujets. Cette conviction allait de pair avec une réflexion sociale : « Depuis longtemps, j’avais deviné qu’il fallait un art fort et populaire. »
Un parcours en douze chapitres
L'exposition prend 1914 comme point de départ, année où l'artiste s'installe à Auderghem et tourne définitivement le dos à l'académisme et au réalisme. À travers une approche thématique et chronologique, répartie en douze chapitres, Peintre par nature retrace son évolution jusqu’au début des années 1950 : le parcours d’un artiste qui recherche inlassablement l’essence des choses et s’efforce d’ordonner la réalité chaotique en compositions claires et raisonnées. C’est ainsi que se développe le langage pictural unique de Brusselmans, qui acquiert sa forme caractéristique à partir des années 1930, oscillant entre figuration et abstraction, tradition et modernité, réalité et imagination, sérénité et intensité dramatique.
Dialogues avec ses contemporains
Par ailleurs, des dialogues évocateurs avec des contemporains (inter)nationaux comme Fernand Léger, Piet Mondrian, Giorgio Morandi, Rik Wouters, Victor Servranckx ou Constant Permeke permettent de replacer Brusselmans dans le contexte de son époque. Ils révèlent aussi les sources d’inspiration et affinités réciproques, mais soulignent surtout la position tout à fait particulière de l’artiste, qu’on peut qualifier de radicalement autonome.
Kristof Santy : une lecture contemporaine
L’œuvre de Brusselmans continue aujourd’hui encore d’inspirer une jeune génération de peintres. À l’invitation de Bozar, Kristof Santy (né à Roulers, 1987) entre en dialogue avec des œuvres perdues du maître : les quatre décors monumentaux que Brusselmans a peints en 1936 pour la représentation de l’opéra Erwartung de Schönberg au Palais des Beaux-Arts. Ces panneaux de sept mètres de long n’ont pas été conservés. À partir des rares documents d’archives disponibles, Santy a recréé les décors du premier et du dernier acte, en utilisant une technique nouvelle pour lui : le pastel sur toile de lin non apprêtée. Le résultat est tout à fait personnel, tout en restant proche du langage pictural du maître. « Je l’ai réalisé de mes mains, mais la réflexion est partagée avec celle de Jean Brusselmans », explique Santy.
Un regard singulier
L’œuvre de Brusselmans couvre presque entièrement la première moitié du XXe siècle, une période durant laquelle l’art européen est passé du réalisme et de l’académisme du XIXe siècle à une pléiade de nouveaux courants, allant du luminisme et du fauvisme brabançon à l’expressionnisme flamand, au surréalisme et au constructivisme.
Brusselmans était généralement qualifié d’expressionniste flamand, une étiquette avec laquelle il était lui-même en total désaccord. Malgré son appartenance à divers cercles artistiques, tels que L’Effort, les fauvistes brabançons, La Libre Esthétique, L’Art vivant, Les Compagnons de l’Art et Kunst van Heden, il est resté un individualiste. Il traduisait son monde et sa « manière d’être » dans un univers pictural authentique où « aucun coup de pinceau n’est de trop ni ne manque ». Il voulait « peindre de manière naïve, pure et puissante ; être naturel ».
De retour à Bozar
Avec cette exposition, Brusselmans revient au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, où il avait présenté sa première grande exposition personnelle en 1931. Son lien avec l’institution était étroit et multiforme : il était membre fondateur du groupe d’artistes L’Art vivant, qui y avait ses locaux, et réalisait des décors de théâtre monumentaux pour les opéras qui y étaient présentés, tels que Erwartung de Schönberg (1936) et Lucifer de Vondel (1937). De son vivant, le Palais fut un promoteur important de son œuvre, avec trois expositions de grande envergure dans les années 1930 et une quatrième en 1952. À titre posthume, le Palais des Beaux-Arts lui consacra encore une exposition en 1979.
« Depuis longtemps, j’avais deviné qu’il fallait un art fort et populaire. »
« L’art consiste à donner de la lumière à toutes choses, y compris les plus ingrates et les plus déshéritées. »
« Ma peinture n’a pas un contenu mystique, ni chrétien. Elle est un hymne à la nature, païenne, aimée pour sa seule et unique beauté. »
« En art, tous les genres sont difficiles. Il faut autant de talent pour peindre une lampe à pétrole que pour exécuter le portrait d’une marquise. »
« La couleur est libre. Elle ne tient d'aucune règle. Elle doit être inventée par l'artiste, elle est lumière et sentiment dramatique. »
« Pour cette exposition, nous avons tout mis en œuvre pour présenter le travail de Jean Brusselmans dans toute sa richesse. Grâce à d'importantes recherches, nous avons pu retrouver des œuvres exceptionnelles conservées dans des collections privées, qui n’avaient plus été montrées au public depuis plusieurs décennies – dans certains cas, depuis 45 ans.
Par ailleurs, plusieurs tableaux ont été restaurés spécialement pour cette exposition et étudiés à l’aide de la réflectographie infrarouge ou de la radiographie aux rayons X, ce qui nous a permis de mieux comprendre le processus créatif de Brusselmans. Nous sommes particulièrement heureux de pouvoir aujourd’hui partager ces découvertes avec le public et d’offrir un nouveau regard sur une figure unique du modernisme belge. »
Peu d’artistes belges sont aussi étroitement liés aux premières années du Palais des Beaux-Arts que Jean Brusselmans. À cet égard, il est à placer aux côtés de James Ensor, Constant Permeke, Paul Delvaux et René Magritte. Ils ont, pour ainsi dire, grandi en même temps que le Palais des Beaux-Arts.
Au milieu du foisonnement des différents « -ismes » de l’époque, ils montrent ce que pouvait être un art vivant en peinture.
Lors de l’ouverture de sa première exposition personnelle, en 1931, Brusselmans déclarait : « Une œuvre d’art est un combat — contre tout ce qui oppose une résistance, contre la destruction et la mort que nous portons en nous. C’est pourquoi la création artistique ne peut être que vivante : même si elle meurt sans cesse sous une forme, elle renaît aussitôt, sous d’innombrables apparences, avec chaque fois de nouvelles raisons de s’imposer dans le monde des rêves et de la splendeur. »
« Lorsque Ann Geeraerts m’a proposé cette exposition, j’ai immédiatement été convaincue de sa pertinence tant pour le public belge que pour la programmation de Bozar. Je suis vraiment ravie de voir autant d’œuvres de Brusselmans réunies au sein d’une même exposition, alors que je n’avais jusqu’à présent pu admirer que de petites sélections de ses peintures dans diverses collections institutionnelles. Grâce à notre étroite collaboration avec plusieurs musées belges, Ann Geeraerts rassemble ici bon nombre de ces « trésors nationaux » , ainsi que des œuvres rarement exposées provenant de collections privées. La diversité des prêteurs témoigne de la grande reconnaissance dont bénéficie son œuvre, et j’espère que cette reconnaissance ne fera que croître grâce à cette exposition et au catalogue qui l’accompagne. »
« En présentant l’œuvre de Brusselmans en dialogue avec celle de ses contemporains – tant nationaux qu’internationaux –, cette exposition montre comment ce peintre par nature s’est sans cesse efforcé de développer sa propre pratique et de repousser les limites du médium pictural lui-même. Je suis particulièrement frappé par son traitement du paysage, qu’il représente comme un patchwork de formes abstraites et de coups de pinceau visibles, sans jamais renoncer à la figuration. »
Partenaires : Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, KBR, Musée des Beaux-Arts de Gand, Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers, Musea Brugge, Mu.ZEE
En marge de l'exposition, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, principal prêteur, présentent une trentaine d'œuvres sur papier de Brusselmans dans la salle Spilliaert de l'Old Masters Museum, à deux pas de Bozar. L'exposition « Jean Brusselmans. L'artiste au travail » se tiendra du 18 nov. au 9 mai ‘27.