« Grâce à son exploration méticuleuse des archives de Balenciaga, Edith Dekyndt révèle des points de convergence inattendus et des dialogues subtils entre art contemporain et la haute couture » explique María Inés Rodríguez, commissaire de l'exposition.
The Fabric Decides rassemble une cinquantaine d’œuvres d’Edith Dekyndt - dont une trentaine présentées pour la première fois - et une trentaine de pièces issues des archives de Balenciaga. Elle révèle comment, chez ces deux créateurs, la matière dépasse son rôle de simple support pour devenir une force active du processus de création. L’exposition porte une attention commune aux matières, aux gestes, au corps et aux transformations des objets.
Deux regards sur la matière
Depuis le milieu des années 1980, Edith Dekyndt développe une pratique qui s’appuie sur des phénomènes discrets : variations, dépôts, traces ou altérations, et sur des matériaux dont les propriétés participent à la forme qu’ils prennent. Ses processus de travail permettent aux phénomènes et aux matériaux de déterminer en partie le devenir de l’œuvre. Le corps y est également présent, directement ou à travers les gestes, les objets et les traces qu’il laisse.
Cette attention au processus trouve un écho dans le travail de Cristóbal Balenciaga. Dès les années 1930 après avoir créé sa Maison de haute couture à Paris et jusque dans les années 1960, le couturier développe une connaissance exceptionnelle des tissus et de leurs possibilités. Le vêtement se construit dans une relation étroite entre matière, coupe et corps : le tissu, avec son poids, sa souplesse ou sa résistance, participe lui-même à la forme. María Inés Rodríguez souligne : « Les pratiques de Dekyndt et de Balenciaga se rejoignent dans l'exploration de la matérialité, de la temporalité, des formes et des textures ».
Œuvres et archives se répondent
L’exposition associe des œuvres récentes et historiques d’Edith Dekyndt, des créations réalisées spécialement pour l’occasion, ainsi que des carnets de croquis et de notes. Elles dialoguent avec des vêtements, accessoires, échantillons textiles et documents issus des archives de la Maison Balenciaga.
Le parcours s’articule autour de trois espaces. Dès l’entrée, un voile monumental conçu par Edith Dekyndt à partir d’un échantillon textile des archives de Balenciaga traverse la Rotonde royale du Palais des Beaux-Arts et structure la visite. Une première salle met en regard les processus de travail, entre observation, expérimentation et attention portée aux propriétés des matériaux. Un autre ensemble explore la mémoire des objets et les transformations liées au passage du temps.
Le travail d'archive occupe une place centrale dans l'exposition. À la croisée des fonds liés à la Maison Balenciaga et de la pratique sensible d'Edith Dekyndt se dessinent des correspondances entre gestes, textures, détails de construction et différentes temporalités.
Edith Dekyndt, qui a visité plus de six fois les archives de la Maison Balenciaga, raconte : « Dans ces archives, j’ai été touchée par la présence silencieuse des corps dans les vêtements. Même absents, ils demeurent perceptibles dans les plis, les tensions et les déformations du tissu, comme une mémoire du mouvement et de l’habitation du vêtement. » Et elle ajoute : « Ces objets portent des vécus : la matière devient le lieu d’une relation entre le corps, le temps et l’environnement.»
Un titre emprunté à Balenciaga
Emprunté à une phrase de Cristóbal Balenciaga, le titre The Fabric Decides [« le tissu décide lui-même »] résume l’esprit de l’exposition. Il suggère que le tissu possède ses propres qualités, contraintes et possibilités, et qu’il participe lui-même à la construction de la forme.
Edith Dekyndt : « “The fabric decides” est une citation de Balenciaga qui s'applique parfaitement à ma pratique. J'aime laisser le tissu s'exprimer […]. Balenciaga était lui aussi quelqu'un pour qui le tissu primait. Au lieu d'utiliser des dessins comme base déterminante, il sculptait pour ainsi dire sur mesure avec les tissus. »
« Ces vêtements portent des vécus. Ils conservent les traces d’un corps passé, d’un temps, d’un usage. La matière est le lieu d’une relation entre le corps, le temps et l’environnement. »
« Les objets sont traversés par des gestes, des mémoires, des tensions et des transformations. La création naît moins d’une volonté de maîtrise que d’un dialogue patient avec ce que la matière propose, impose ou laisse émerger. »
« Je tente d'introduire dans les pièces ou les installations des lectures plurielles, avec des moyens assez élémentaires et de manière que chacun puisse y voir quelque chose de singulier. J'essaie de dévoiler, de mettre en lumière, de faire apparaître, de faire disparaître aussi.
Elles peuvent aussi révéler des témoignages anthropologiques, historiques, géographiques, physique, géologiques, chimiques, météorologiques, etc. Néanmoins, elles sont généralement le résultat d’un processus intuitif qui mêle le conscient et l'inconscient, le matériel et l'immatériel, le pur et l'impur, l'ignoble et le sublime. »
« À travers un dialogue étroit avec Edith Dekyndt, la Maison Balenciaga a souhaité explorer son patrimoine sous un angle inédit. Ensemble, l’artiste et les archives font émerger des œuvres et des silhouettes souvent restées dans l’ombre des pièces iconiques, révélant un héritage pluriel, fait de détails, de gestes et de mémoires fragiles. Cette rencontre ouvre un espace de contemplation où le passé se réactive à travers le regard du visiteur. “
« Le travail d’Edith Dekyndt reflète une attirance pour l’insaisissable et l’intangible, basant ses œuvres sur le signe de l’impermanence. Ses installations capturent des moments de transformation et révèlent l’influence de l’environnement sur les matériaux […]. »
« Grâce à son exploration méticuleuse des archives de Balenciaga, Edith Dekyndt révèle des points de convergence inattendus et des dialogues subtils entre art contemporain et la haute couture. Son approche met aussi en lumière les questions de durabilité, de préservation et de mémoire. »
« Savoir-faire et innovation : ces notions sont au cœur de ce dialogue entre deux pratiques distinctes, qui se déroulent à deux époques différentes, mais qui partagent tant de préoccupations communes.
À travers le regard d’Edith Dekyndt, nous sommes invité.e.s à examiner de près la pratique de Cristóbal Balenciaga, comme si nous placions son œuvre sous un microscope ou – comme elle le fait dans deux nouvelles œuvres réalisées pour l’occasion – en agrandissant et en transformant de minuscules fragments de ses tissus en installations monumentales qui occupent tout l’espace.
C’est la première fois que la Maison Balenciaga ouvre ses portes – et ses tiroirs – à l’art contemporain, dans un élan de confiance et de générosité tant envers Edith Dekyndt qu’envers nous, le public. »