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La coopération européenne comme moteur artistique

Interview avec Christophe Slagmuylder

Depuis plus de 15 ans, Bozar s’est érigé en acteur incontournable de la scène culturelle européenne. Ce dynamisme est notamment nourri par les nombreuses initiatives réalisées par l’institution dans le cadre de programmes européens, Présidences du Conseil de l’Union européenne ou encore grâce au Plan Européen de Relance et de Résilience. Entretien avec le CEO et directeur artistique Christophe Slagmuylder.

Via sa participation à des projets et réseaux européens, comment Bozar est-il devenu un tel moteur de coopération culturelle avec tout le continent et comment cet engagement influence-t-il la richesse artistique de sa programmation ?

Les activités ‘européennes’ de Bozar nous permettent de soutenir et de promouvoir tant des projets d’artistes belges que des projets européens ou venus des quatre coins du monde. Elles donnent à voir la diversité culturelle sous des formes multiples et permettent d’aborder des questions à la fois artistiques et sociétales, du développement durable à la santé, en passant par l’alimentation, le numérique ou les relations avec le monde arabe. 

Alors que les collaborations avec les Présidences du Conseil de l’UE offrent une chance unique de découvrir les talents d’un État membre durant une période de six mois, les projets financés directement par l’UE se déploient sur plusieurs années et nous permettent d’organiser une large palette d’activités artistiques mais aussi professionnelles et citoyennes. Ils favorisent des collaborations intenses avec des partenaires artistiques, publics et académiques, tant établis que nouveaux, au-delà des frontières nationales. 

Avec près de 30 projets européens produits depuis plus d’une décennie, ce sont des dizaines de partenaires mobilisés aux quatre coins de l’Europe, des centaines d’artistes et oeuvres d’art soutenus et des milliers de citoyens et communautés bénéficiant de multiples expositions, résidences, débats, concerts, workshops et autres performances. Ces collaborations débouchent souvent sur des partenariats et des réseaux à long terme.

Némo Flouret. 900 Satellites © Lotte De Beer

L'un des projets européens phares de Bozar est PIT, « Perfom Inform Tranform : Participatory Performance in Art Museums ». En quoi PIT est-il un projet unique permettant de renforcer la relation entre nos citoyens et les institutions artistiques?

Le projet PIT est unique pour plusieurs raisons. Il est aujourd’hui le seul exemple de collaboration européenne qui vise à (re)valoriser l’art de la performance au sein de musées et centres d’art ainsi que ses résonances sociétales et humaines, cela à travers plusieurs prismes. L’artistique, d’abord, via 10 nouvelles créations soutenues en co-production jusqu’en 2027. Des échanges professionnels et activités de recherche permettent enfin aux professionnels de mieux comprendre et appréhender les enjeux du secteur. À travers ce projet  Bozar soutient entre autres les nouvelles créations d’artistes performeurs européens tels que Némo Flouret (F), Nico Jongen (SP) ou Monica Valenciano (SP).

Parlons maintenant de Studiotopia 2.0, un projet collaboratif réunissant 11 institutions européennes qui explore les liens possibles entre arts et développement durable dans une démarche transdisciplinaire. Comment ce projet se traduit-il concrètement à Bozar ? Et pourquoi cette thématique est-elle importante à valoriser dans des institutions telles que la nôtre  ? 

Studiotopia, qui en est déjà à sa 2e édition, est un projet important pour Bozar car il permet de soutenir des nouvelles créations comme les installations des artistes Delcy Morelos ou Pauline Julier, en 2026 ou d’accueillir des débats ou projections de films d’artistes européens et internationaux comme Ana Vaz ou James Bridle. La valeur ajoutée de projets comme Studiotopia est également qu’ils encouragent l’institution à davantage réfléchir à l’intégration de valeurs comme la durabilité tant dans sa programmation que dans son fonctionnement. 

nasa4nasa. Sham3dan, in the framework of Halaqat

Vous participez également au projet européen CARE mettant la culture au service de la santé mentale. Pourquoi vous engager sur ce type de collaboration ?

Aujourd’hui, on estime à environ 85 millions le nombre de citoyens européens confrontés à des troubles de santé mentale. CARE permet d’explorer des réponses transnationales à cette situation urgente. L’art peut se positionner sur ces enjeux. A travers les différents dispositifs déployés dans le cadre de ce projet, nous expérimentons des méthodes d’inclusion, allant de l’usage des prescriptions culturelles au développement de visites d’expositions ou projections de films adaptées à des publics présentant une vulnérabilité psychique, physique et/ou sociale. 

A travers ces trois initiatives européennes, vous semblez défendre des valeurs démocratiques, éthiques et inclusives, en écho aux enjeux géopolitiques et sociétaux actuels. Comment Bozar arrive-t-il à articuler ces projets avec sa mission ? Et comment, selon vous, la culture contribue-t-elle à la résilience européenne ? 

Bozar est doté d’une mission sociale nourrie en partie par ces projets. Notre approche pluridisciplinaire nous permet de toucher et de rassembler une variété de publics, multigénérationnels et intercommunautaires, transformant l’art en  vecteur de cohésion sociale et de conscientisation sur des thématiques aussi diverses que complexes. Outre les initiatives citées précédemment, nous nous engageons également en faveur d’autres causes transnationales telles que l’égalité des genres dans le monde arabe avec le projet euroméditerranéen Halaqat, ou encore l’accessibilité à une alimentation saine pour toutes et tous avec le projet européen Beautifood. En ce sens nous contribuons d’une certaine manière, et comme beaucoup d’autres institutions culturelles, à la résilience et au dialogue social sur notre territoire et au-delà. 

Beautifood on Car Free Sunday © Marin D.

Un tout autre type de financement européen bien connu des équipes de Bozar est le Plan européen de relance et de résilience qui a permis, depuis 2021, à votre institution de financer les volets digitaux de son programme et de son infrastructure. Pouvez-vous nous expliquer comment ces fonds ont permis de soutenir la transformation et la résilience de l’institution ? Comment relevez-vous les défis du numérique en tant que centre culturel ?

Le Plan européen de relance et de résilience est la principale source de financement du projet de numérisation global de Bozar, tant sur le plan artistique que sur le plan opérationnel. Nous pouvons ici citer le programme ‘Bozar Digital’ qui valorise les formats comme la VR ou le jeu vidéo artistique au sein de notre ‘Bozar Arcade’, ou encore nos nombreux investissements dans l'infrastructure numérique, notamment le système de son et lumière de la salle Henry Le Bœuf ou le développement d'un nouvel ERP par les départements opérationnels.

Nous avons également investi dans un nouveau système de billetterie, désormais personnalisé pour nos visiteurs, tout en renforçant notre cybersécurité. Ce projet a un impact sur l'ensemble de l'institution et nous a également permis de former nos collègues aux méthodes de travail numériques.

Tout le monde peut ainsi en ressentir les effets positifs : d'un côté, nos collègues bénéficient d'un travail automatisé et numérique ; de l'autre, le public a un accès plus aisé à nos contenus, ainsi qu'à des œuvres d'art numérique et des expériences de haut niveau grâce aux nouvelles technologies.

Discovery Tour © Gaëtan Nadin

Bozar et Bruxelles sont situés au cœur de l’Union Européenne, liant de fait l’institution à l’actualité internationale et diplomatique. Tous les six mois, Bozar destine une partie de sa programmation à la mise en lumière de la création artistique de l’Etat membre occupant la Présidence du Conseil de l’UE. En quoi ces collaborations sont-elles bénéfiques pour les deux parties et contribuent-elles à la diffusion de la diversité culturelle européenne ? 

Les programmes culturels en lien avec les Présidences du Conseil de l’UE sont un important aspect de la programmation de Bozar qui permettent au public de découvrir des artistes de différents pays européens. Ils mettent en avant un tropisme pro-européen basé sur la collaboration et le respect des valeurs communes. Ces programmes offrent à Bruxelles une vitrine unique pour valoriser des artistes venant de pays voisins.

En quoi la présence de Bozar au sein de nombreux réseaux culturels belges, européens et internationaux est-elle une plus-value pour l’institution? 

La dynamique transnationale portée par Bozar est nourrie par son engagement à long terme dans ces réseaux ainsi que par les collaborations ponctuelles menées avec eux. Cette implication a démontré son impact sur le développement stratégique de l'organisation. Bozar est ainsi un membre actif de réseaux tels le Réseau des Arts à Bruxelles, ECHO (European Concert Halls Organisation), CAE (Culture Action Europe), le CIMAM (International Committee for Museums and Collections of Modern Art network), la European Festivals Associations, IETM et d’autres.

Des actions ponctuelles avec ces acteurs sont régulièrement réalisées. Bozar a ainsi soutenu et accueilli l’événement ‘Culture: the Compass for Europe’s Future’ en février 2025, en collaboration avec Culture Action Europe, Europa Nostra et la Fondation européenne de la culture. Ce dialogue politique a appelé à consacrer 2 % des financements de l’UE au soutien de la culture dans le futur budget européen.