Publié le - Klaas Coulembier

Talisker de Luc Brewaeys

Dans la série de concerts « Echoes of the 20th Century », nous racontons l’histoire de douze compositions emblématiques du XXᵉ siècle. Le 21 mars, I SOLISTI & HIIIT interprètent l’imposant Talisker de Luc Brewaeys.

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Echoes of the 20th Century

Fin mars 1993, de nombreux voyageurs pénétrant dans l’imposant hall de la gare centrale d’Anvers ont été accueillis par une véritable surprise. En se dirigeant vers les quais, ils ont été submergés par le son d’un arsenal de clarinettes, de cors et de percussions. Ils assistaient à la première représentation de Talisker, donnée en guise d’ouverture spectaculaire du festival Anvers 93, célébrant le statut de capitale européenne de la culture accordé à la ville d’Anvers pendant un an.

Luc Brewaeys, un spectraliste sûr de lui

Luc Brewaeys s’est fait remarquer dès son plus jeune âge par une combinaison désarmante d’arrogance et d’intelligence. Les différents textes biographiques publiés depuis son décès prématuré en 2015 brossent un portrait clair du compositeur, décrivant une personnalité généreuse, talentueuse et particulièrement créative. Cette image est encore renforcée par les nombreux témoignages de personnes ayant travaillé étroitement avec lui. Ce qui ressort systématiquement, c’est son enthousiasme, son énergie, son expertise, son amour de la musique et des gens, et son art de profiter de la vie. Tous ces aspects se retrouvent également dans sa musique. Qu’il s’agisse de courtes œuvres de circonstance ou de grandes symphonies, chacune est imprégnée de sa personnalité unique.

La personnalité seule ne suffit bien sûr pas à construire un langage musical. Pour Luc Brewaeys, la clé de la composition résidait dans le spectralisme. Dans ce courant, les compositeurs recherchent des structures et des sons en analysant la composition interne du son lui-même. Les relations entre les différentes harmoniques, qui déterminent ensemble la couleur d’un son, constituent le point de départ de diverses réalisations musicales. Brewaeys part généralement d’une note fondamentale bien définie et construit son vocabulaire musical à partir de la série d’harmoniques que celle-ci génère.

Cette fascination pour le son se traduit non seulement par une étude approfondie de la composition des sons – l’analyse –, mais alimente également la recherche de sons nouveaux, souvent inédits. Ceux-ci sont généralement créés par la combinaison sophistiquée d’instruments classiques, qui permet à un nouveau son global de résulter de la somme de nombreuses petites particules sonores. Dans certains cas, Brewaeys élargit littéralement son arsenal sonore avec des instruments insolites tels qu’une baignoire, un réservoir de mazout ou une grande poubelle métallique. C’était du moins son intention dans Talisker, malgré qu’une consigne de sécurité relative aux produits inflammables en ait empêché la réalisation.

Talisker © Gazet van Antwerpen

Résonance

L’espace spécifique pour lequel Talisker a été conçu refroidirait la plupart des compositeurs. Tout comme dans les grandes cathédrales, le temps de réverbération extrêmement long (ici, au-delà de huit secondes) du grand hall de la gare d’Anvers est une donnée acoustique incontournable. Mais si l’on ne peut rien y faire, pourquoi ne pas en tirer parti ? Luc Brewaeys a donc décidé de construire son œuvre autour de ce phénomène acoustique intéressant. Une expérience qui, la même année, lui a d’ailleurs inspiré sa Cinquième Symphonie, basée sur des échos et des résonances générés électroniquement. Cette Cinquième Symphonie a même été baptisée Laphroaigh, un whisky single malt comme le Talisker. Brewaeys ne cherchait pas à traduire en musique la singularité du whisky, mais à l’instar de ce type de boissons complexes, sa musique exige une dégustation consciente et curieuse, avec une grande ouverture d’esprit à des palettes inconnues.

En raison de la résonance extrême du hall de la gare, les sons se mélangent beaucoup plus que dans une salle de concert, où le temps de réverbération est d’une seconde à une seconde et demie. Luc Brewaeys a ainsi eu l’opportunité de créer d’autres harmonies et de faire résonner les instruments entre eux. L’une des techniques qu’il utilise à cet effet est un mouvement oscillatoire : l’alternance rapide entre deux notes différentes, dont la réverbération génère une illusion de simultanéité.

Une autre idée astucieuse avec laquelle le compositeur aime jouer est le mélange de différentes couleurs sonores. Par exemple, en faisant entrer doucement le cor alors que la résonance d’une note forte à la clarinette s’éteint encore, il crée une connexion parfaite entre les deux instruments.

Cette orchestration minutieuse est étroitement liée à l’instrumentation unique de Talisker. La partition est écrite pour un chœur de 22 clarinettes et six percussionnistes, complété par des solistes à la clarinette, à la clarinette contrebasse, au cor et aux percussions. La combinaison de tous les types de clarinettes (de la petite clarinette en mi bémol à l’impressionnante clarinette contrebasse) avec le cor produit un son assez homogène. Les percussions se composent d’instruments à peau (bongos et différents types de tambours), de percussions mélodiques et de toutes sortes de gongs. Ici aussi, l’acoustique a joué un rôle dans le choix des instruments : les sons avec une attaque claire restent rythmiquement lisibles, malgré la longue réverbération.

Comme mentionné précédemment, Brewaeys rêvait d’un grand conteneur métallique servant d’instrument de musique. Celui-ci était supposé tomber de haut à un moment donné, produisant un bruit infernal. Lorsque cette idée a été abandonnée pour des raisons de sécurité, le compositeur a trouvé une alternative valable en faisant chuter quelques cymbales sur scène. Le résultat est un choc sonore, exactement ce que Brewaeys recherchait. (Même s’il aurait sans doute également apprécié les regards étonnés du public si un conteneur était effectivement tombé du plafond). Ce qui est toutefois crucial, c’est ce qui suit le choc. Comment l’auditeur perçoit-il les autres sons après avoir été surpris par un grand bruit ? Comment cette surprise influence-t-elle la perception qui suit ?

Un autre effet, beaucoup plus subtil, est obtenu lorsque certains clarinettistes jouent en plaçant leur pavillon contre une peau de timbale. Les vibrations de leur instrument se propagent dans la peau, dont la hauteur peut être réglée à l’aide d’un système de pédales. Brewaeys crée ainsi une nouvelle couleur sonore avec les moyens existants, une couleur qui bénéficie en outre d’une acoustique somptueuse. Cette même acoustique confère à la musique une sorte d’impression statique, bien que la partition soit pourtant assez rythmée.

Talisker dans la galerie Ravenstein

Dans un article publié en 1993, Eric Antonis, intendant d’Anvers 93, décrivait l’interprétation de Talisker comme « un petit miracle ». Personne n’avait sans doute prévu l’impact considérable de cet événement. Une trentaine d’années plus tard, Talisker a été rejouée à de nombreuses reprises, ce qui est assez exceptionnel pour un projet in situ. La galerie Ravenstein à Bruxelles, également fréquentée quotidiennement par d’innombrables navetteurs, est un espace intéressant pour accueillir cette œuvre. Une partie des musiciens est installée dans les galeries supérieures et se déplace dans l’espace en empruntant les escaliers. Le résultat est une expérience qui vous place à l’endroit préféré de Luc Brewaeys : au cœur du son.