En 1978, à l’âge de 26 ans, il fonde le groupe Yellow Magic Orchestra. Cinq ans plus tard, il joue aux côtés de David Bowie sur le tournage de Furyo. Et quatre ans plus tard encore, il remporte un Oscar et un Grammy pour la bande originale du film de Bernardo Bertolucci, Le Dernier Empereur. En 1992, le monde entier écoute sa musique lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’été. En 2006 suivent ses sonneries pour Nokia. En 2011, il milite en première ligne lors des manifestations contre l’énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima. Ryuichi Sakamoto semble avoir mené plusieurs vies à la fois. Et ce qui est encore plus remarquable, c’est que dans chacune de ces vies, il a été une figure influente.
« C’est la musique dans son ensemble qui me tient à cœur, je ne m’intéresse généralement pas aux genres. J’écoute de tout, je compose presque tous les styles de musique. Je comprends que parfois, les gens puissent ne pas savoir très bien où je me situe. C’est pour ça que je me concentre plutôt sur ce que je fais. Mais ensuite, je finis par me lasser de ce que je fais... » - Sakamoto dans une interview accordée à Steve McClure en 1996
Yellow Magic et le hip-hop
Sakamoto débute sa carrière musicale de manière assez classique. Enfant, il se familiarise avec les grandes œuvres occidentales et se passionne pour la musique de Debussy. À l’âge de dix-huit ans, il s’inscrit à l’Université des Arts de Tokyo. Il y étudie non seulement la composition, mais s’intéresse également à l’ethnomusicologie et à la musique électronique. À l’époque, l’étendue de son horizon musical devient déjà une évidence, et Sakamoto commence rapidement à travailler comme musicien de studio et arrangeur. C’est ainsi qu’il rencontre d’importants chanteurs japonais tels que Masato Tomobe, Eiichi Ōtaki et Haruomi Hosono. Son propre langage musical se précise tandis que le monde découvre le jeune Japonais grâce au succès du Yellow Magic Orchestra, dont il est le fondateur.
Ce groupe se distingue d’autres formations en misant exclusivement sur des sons électroniques, générés par toutes sortes de synthétiseurs, de boîtes à rythmes et de modulateurs de voix donnant vie à un univers éclectique, unique et novateur qui allait influencer des groupes européens tels que Duran Duran ou Depeche Mode. À peu près à la même époque, Sakamoto sort également un album solo, Thousand Knives of Ryuichi Sakamoto, dans lequel il mélange la musique traditionnelle japonaise et chinoise avec des sonorités électroniques.
Son deuxième album solo, B-2 Unit, est tout aussi novateur. On y trouve le célèbre titre Riot in Lagos, aujourd’hui considéré comme fondateur dans le développement tant de la techno que du hip-hop. Le son particulier des beats créés par Sakamoto a d’ailleurs largement influencé la musique d’Afrika Bambaataa et de Kurtis Mantronik, entre autres.
Grand écran
Même si, d’un point de vue historique, l’impact de ses albums solo et de la musique du YMO constitue sans doute l’héritage le plus important de Sakamoto, ce sont surtout ses musiques de films qui lui ont valu une renommée et une reconnaissance mondiales. En réalité, Sakamoto s’est lancé dans ce domaine presque par hasard, ayant été sollicité par le réalisateur Nagisa Oshima pour jouer dans le film Furyo. Dans un élan de confiance et d’ambition, Sakamoto avait accepté à une condition : pouvoir également composer la musique du film. C’est ainsi que tout a commencé et qu’il est devenu l’un des plus grands compositeurs de musique de film japonais du XXe siècle. Pour Le Dernier Empereur également, il avait d’abord été sollicité en tant qu’acteur, jusqu’à ce qu’on ait soudain besoin de musique pour une scène avec un petit orchestre. Finalement, il a composé l’intégralité de la bande originale, combinant de la musique chinoise authentique avec les sonorités d’un orchestre symphonique (occidental). Dans Un thé au Sahara, il a opté pour un grand orchestre à cordes et des textures sonores plutôt statiques afin de refléter l’atmosphère du film et la solitude dépeinte dans le désert nord-africain.
Tout au long de sa carrière, Sakamoto n’a cessé d’alterner entre la musique de film, un genre qu’il trouvait inspirant mais aussi souvent générateur de tensions, et des projets solo ainsi que d’autres genres musicaux. En 2015, il a composé une bande originale totalement différente pour le film Le Revenant. De longues notes et des sons planants contribuent à l’atmosphère tendue et témoignent de la fascination que Sakamoto a toujours éprouvée pour le son.
Si, durant ses jeunes années, cette fascination s’est surtout traduite par une quête de nouveaux sons (électroniques) et de nouveaux rythmes, son attention s’est ensuite tournée, à un âge plus avancé, vers une écoute attentive des phénomènes sonores subtils. Dans Ryuichi Sakamoto : Coda, un documentaire de 2017, on voit le compositeur écouter avec fascination la résonance des cymbales et des gongs, mais aussi le cliquetis de la pluie sur le toit. Se tenir debout sous la pluie avec un seau retourné sur la tête et enregistrer des sons de la nature, c’est aussi ça, Sakamoto.
Un artiste engagé
« Si quelque chose me tient vraiment à cœur, je ne peux pas détourner le regard » -- Ryuichi Sakamoto in de documentaire OPUS
Parallèlement à sa carrière musicale, Ryuichi Sakamoto a développé une grande sensibilité aux questions sociales et écologiques. Il a été témoin de l’attaque contre le World Trade Center le 11 septembre 2001, à laquelle il a réagi en publiant un article intitulé To Not Retaliate Would Be True Courage (« Ne pas se venger serait un véritable acte de courage »). Après la catastrophe nucléaire de Fukushima, il s’est retrouvé en première ligne du plus grand soulèvement populaire japonais depuis plus de trente ans. Il s’est adressé à une foule de 170 000 manifestants pour souligner la nécessité d’abandonner l’énergie nucléaire et a conclu par ces mots emblématiques : « Se taire après Fukushima, c’est barbare ». Il a également lancé, plus tard, sa propre collection de montures de lunettes dont les bénéfices soutenaient l’organisation moreTrees. Dans le documentaire Coda mentionné ci-dessus, il explore le son d’un piano endommagé lors du tsunami qui a provoqué la catastrophe de Fukushima. Dans cette scène poignante, son engagement social et sa pratique artistique se rejoignent. Dans ses œuvres ultérieures, notamment son dernier album async (2017), il a intégré, outre de nouvelles compositions inspirées de Bach, les résultats de ses enregistrements de terrain, introduisant ainsi la vulnérabilité des sons naturels dans son univers musical.
1996
En 1996, Sakamoto a sorti un nouvel album, cette fois exclusivement acoustique. Le disque comprend seize morceaux issus de différentes périodes de sa carrière, principalement des musiques de films, tous arrangés pour trio avec piano. Le compositeur lui-même était au piano, accompagné du violoncelliste Jacques Morelenbaum et de plusieurs violonistes. Le choix de cette formation n’a rien d’étonnant, puisque Sakamoto était déjà fasciné depuis son enfance par les grands compositeurs classiques, dont Beethoven et Debussy. Dans ces versions instrumentales intimistes, l’essence de sa musique ressort dans toute sa pureté : une inventivité mélodique, des harmonies évocatrices et un rythme globalement serein.
Au cours de même année 1996, Ryuichi Sakamoto est également parti en tournée avec ce répertoire. Les interprétations scéniques de sa musique sont en effet plutôt rares, sauf lorsqu’il se produisait lui-même. En ce sens, l’initiative de Bang on a Can All Stars est remarquablement unique.
Bang on a Can
Bang on a Can All-Stars, l’ensemble issu de Bang on a Can qui parcourt les scènes du monde entier, a réalisé de nouveaux arrangements des classiques figurant sur l’album de 1996. Le clarinettiste Ken Thomson a élargi la palette musicale pour former un ensemble incluant des cordes supplémentaires, mais aussi des percussions, une guitare électrique et une clarinette. Pour réaliser ces arrangements, il ne s’est pas seulement basé sur l’album, mais il s’est également référé aux compositions originales et à d’éventuels autres arrangements existants. Il donne ainsi un nouvel élan aux mélodies intemporelles de Sakamoto.
Bien que Ryuichi Sakamoto ne fasse pas partie des nombreux compositeurs avec lesquels Bang on a Can a collaboré, sa musique résonne avec l’intérêt du collectif américain pour la musique minimaliste et les compositions axées sur le son. Le morceau minimaliste et brut 1919, spécialement composé pour l’album 1996, rejoint parfaitement l’esthétique de Bang on a Can, dont les arrangements font ressortir de nouvelles nuances dans l’œuvre particulièrement variée du compositeur japonais.