Le succès se cache parfois dans les détails. Lorsque, par un soir froid de janvier 1975, Keith Jarrett s’assit avec une certaine réticence derrière un piano Bösendorfer réputé pour être en mauvais état, personne n’aurait pu imaginer que cette soirée donnerait naissance à l’un des albums de jazz les plus réussis de tous les temps. Le pianiste, alors âgé de trente ans, emmena son public dans un voyage musical totalement improvisé, mais c’est surtout l’enregistrement live qui transforma un simple concert à l’opéra de Cologne en ce qui allait devenir le légendaire Köln Concert.
Keith Jarrett, prodige au piano
L’histoire de Keith Jarrett commença comme celle de nombreux enfants prodiges. Des cours de piano avant son troisième anniversaire, un premier concert à sept ans et une solide formation musicale au cours de laquelle il apprit notamment à jouer Mozart, Bach et Beethoven. Avant même d’avoir vingt ans, il eut l’occasion d’étudier auprès de Nadia Boulanger en personne, mais l’appel de New York fut plus fort. Dans cet appel résonnait surtout la musique jazz de Dave Brubeck, un maître de l’improvisation doté d’une solide formation en musique classique et contemporaine. Dans le New York bouillonnant des années 1960, Keith Jarrett commença sa carrière de pianiste de jazz avec Charles Lloyd, entre autres, puis, pendant une courte période, avec Miles Davis. Il fonda ensuite deux quartets dans les années 1970, l’un aux États-Unis et l’autre en Europe.
Lors des concerts en quartet, Jarrett démontra un talent exceptionnel pour l’improvisation. Fort de cette expérience, il commença à donner des concerts en solo où il improvisait de la première à la dernière minute, allant donc bien au-delà d’une simple réinterprétation de morceaux composés ou de célèbres standards de jazz. Entre 1971 et 1976, il sortit, sur quatre labels différents, pas moins de 25 albums, dont la quasi-totalité contenaient des œuvres qu’il avait lui-même composées ou improvisées. Le fait qu’il ait publié autant de musique sans saturer le marché en dit long sur sa popularité, mais s’explique aussi par l’énorme diversité de son œuvre. Jarrett jouait en tant que soliste, mais aussi dans de petites formations, et enregistrait même de la musique pour orchestre et orgue. Dans une critique de son album In the Light, sorti en 1973, il fut même comparé à Beethoven. Keith Jarrett était donc autant compositeur que musicien, deux aspects qui ne peuvent jamais être dissociés chez lui. Même lorsqu’il se consacre davantage aux concertos pour piano de Mozart et Bartók, dans les années 1980 (rappelons qu’il avait, après tout, une formation classique), il essaie de se mettre dans la peau du compositeur. Ce qu’il explique dans une interview de 1984 :
« Pour aller au-delà de ce que la musique de Mozart a de banal, il faut comprendre le langage qu’il utilise. Pour comprendre ce langage, il faut connaître les fortepianos et les clavecins afin d’entendre le son qu’il entendait. Une fois que l’on se plonge dans tout cela, on se rend compte que très peu de gens jouent vraiment Mozart, vous voyez ce que je veux dire ? La plupart des gens jouent Mozart à leur manière. Plus ils ignorent cet aspect, plus ils jouent selon leurs propres tendances naturelles plutôt que selon Mozart. »
En d’autres termes, il souhaite pouvoir ressentir, au clavier, ce que le compositeur lui-même a ressenti autrefois, afin de transmettre la musique de la manière la plus authentique possible. Plus loin dans ce même entretien, il évoque le sentiment d’extase. Ce moment où la musique transcende la réflexion et où l’interprète sort de lui-même. Quiconque a déjà vu Jarrett à l’œuvre, ou regardé des extraits de ses performances, constate à quel point l’improvisation a un effet à la fois physique et transcendantal sur le pianiste. Ce sentiment d’extase est important pour lui non seulement lorsqu’il improvise, mais aussi lorsqu’il joue de la musique écrite. Selon lui, des compositeurs tels que Bach ou Mozart, connus pour être des maîtres de l’improvisation, ont également connu cette extase.
Keith Jarrett, compositeur improvisateur
Une recherche rapide dans les bases de données spécialisées en littérature musicologique nous apprend que Keith Jarrett est devenu un sujet d’étude très populaire. Des titres tels que « Body’n’Soul ? : Voice and Movement in Keith Jarrett’s Pianism », « Anatomy of Groove: Pulse, Pattern, and Process in Keith Jarrett’s Sun Bear Concerts » ou « Keith Jarrett, Miscegenation & the Rise of the European Sensibility in Jazz in the 1970s » figurent dans les principales revues académiques de musicologie, aux côtés d’articles consacrés à d’autres grands compositeurs. Si l’on examine la manière dont Keith Jarrett improvise, on constate qu’il existe en fait de nombreux parallèles avec la composition. Dans ses improvisations de grande envergure, Jarrett établit notamment une certaine relation avec le matériau musical. Ce matériau peut consister en un court élément mélodique, une progression d’accords particulière, un groove rythmique, ou même simplement un son. En répétant et en variant constamment les éléments musicaux, il crée une structure reconnaissable et une forme musicale qui emmène l’auditeur dans un processus. On pourrait dire que Jarrett façonne la musique tout en jouant, qu’il découvre et explore les possibilités du matériau musical et, dans un état de concentration (ou d’extase) intense, établit des liens musicaux comme le fait un compositeur lorsqu’il note la musique.
Le résultat reste bien sûr improvisé, mais la logique musicale est tout sauf aléatoire ou indifférente. Une autre caractéristique typique de la musique de Jarrett est son sens aigu du contrepoint. Il considère Johann Sebastian Bach comme l’un des compositeurs les plus influents, et son propre style de jeu est imprégné de contrepoint. Cela se remarque surtout lorsque l’on se concentre sur les voix intermédiaires de sa texture musicale. Entre la basse dans la main gauche et la mélodie dans la main droite, il réalise souvent un jeu complexe de lignes musicales qui fait progresser l’œuvre.
Une soirée froide d’hiver à Cologne
Revenons donc à ce fameux vendredi soir à Cologne, le 24 janvier 1975. D’après les nombreux récits relatant cette soirée, les conditions étaient loin d’être idéales. Jarrett était arrivé tard à Cologne, épuisé par un long trajet en voiture, et il avait à peine eu le temps de manger. Le grand piano Bösendorfer sur lequel il avait l’habitude de jouer n’était pas là, et il dut donc se contenter d’un modèle plus petit qui, selon les dires, n’était pas en très bon état. Le technicien du son installa les micros nécessaires dans l’idée d’enregistrer la performance à des fins documentaires, et non pour en faire un album commercial. Il n’existe malheureusement aucune photo ni vidéo de cette soirée, nous ne savons donc pas avec certitude dans quelle mesure ces propos sont exacts. Ce qui est certain, c’est que son improvisation commença par une petite cellule mélodique qu’il répéta en boucle au début, et qui donna une forte unité à l’improvisation de plusieurs minutes qui suivit. Il s’agit donc certainement d’un exemple d’improvisation aux allures de composition.
Non seulement l’enregistrement fut largement populaire lors de sa sortie, mais il suscita également un intérêt croissant en matière de transcription, ce qui permettrait à d’autres pianistes de faire revivre cette musique. Cela va à l’encontre de l’idée même d’une improvisation spontanée, mais Keith Jarrett, d’abord peu enthousiaste à l’idée de ce projet, finit tout de même par donner son accord. Le résultat est une partition volumineuse, soigneusement écrite par Yuko Kishimi et Kunihiko Yamashita. Jarrett recommanda néanmoins à tout le monde de privilégier l’écoute de l’enregistrement original.
Improviser sur de l’improvisation
Grâce à cette transcription, la musique du Köln Concert fit l’objet d’innombrables analyses et réinterprétations. Elle devint une composition à part entière qui fut reprise dans le répertoire d’autres musiciens. C’est également ce que propose la pianiste japonaise Maki Namekawa dans ce programme. Son interprétation est combinée à des improvisations sur la musique de Jarrett par le pianiste de jazz français Thomas Enhco. Ainsi, l’improvisation originale de 1975 devient le point de départ d’une nouvelle improvisation sur les idées musicales qui ont jailli spontanément à l’époque. Avec l’approbation de Keith Jarrett lui-même !